Actualités
Accueil > Actualités > Formation - Écoles

Comment l'hôtellerie et la restauration luttent contre l'illettrisme ?

Formation - Écoles - mercredi 16 janvier 2013 17:30
Ajouter l'article à mes favoris
Suivre les commentaires
Poser une question / Ajouter un commentaire Partager :

75 - Paris Deux études de l'Insee ont mesuré l'ampleur de l'illettrisme en France : selon la dernière en date, ils seraient 7 % des Français âgés de 18 à 65 ans à lire, écrire, compter avec difficulté, voire pas du tout.



C'est l'histoire de ce chef de cuisine qui faisait tester toutes les nouvelles recettes par un apprenti car il ne pouvait pas lire les fiches techniques, ou celle de ce cadre qui s'appuya pendant des années sur sa secrétaire avant de lâcher prise à la naissance de son premier enfant et d'engager une formation confidentielle pour réapprendre à lire et à écrire. Les techniques de contournement foisonnent et si elles témoignent de beaucoup d'ingéniosité, elles sont surtout l'expression d'une fragilité, d'une honte, et parfois d'une souffrance. Ne pas maîtriser les compétences de base se révèlent être un poids lourd à porter dans un environnement professionnel où l'ordre oral n'est plus la règle. Même à des postes peu qualifiés, il faut désormais savoir lire les consignes de sécurité, les fiches techniques sans parler de l'émergence d'internet : "Au sujet de la fracture numérique, on peut même parler d'illectronisme", explique Philippe Marchal, le président du Syndicat de la presse sociale (SPS), engagé sur ce combat depuis son service militaire : "C'est lorsque nous faisions passer des tests aux appelés que j'ai été frappé par la gravité du problème"

 

Des statistiques à peine croyables

Si la précédente étude de l'Insee, en date de 2004, permettait de dire que 1,8 millions de personnes ayant une activité professionnelle étaient illettrées, les chiffres d'une deuxième enquête de l'Insee, publiée le 18 décembre dernier et portant sur l'année 2011, laissent entrevoir un léger recul sur la population globale des 18-35 ans. Ils ne seraient en effet plus 9 mais 7 %, soit 2,5 millions de Français, à ne pas maîtriser les compétences de base pour être autonomes dans des situations simples de la vie quotidienne. Il s'agit pourtant de bien distinguer 'illettré' et 'analphabète', le premier est allé à l'école mais a perdu ses acquis avec le temps alors que le second n'a jamais été scolarisé. À cela, Hervé Fernandez, le directeur de l'Agence nationale de lutte contre l'illettrisme (ANLCI) qui fédère depuis douze ans toutes les initiatives et alerte continûment professionnels et pouvoirs publics, s'empresse de préciser : "74 % des illettrés parlaient exclusivement le français à l'âge de 5 ans. Il ne faut donc pas confondre abusivement immigration et le fait de ne pas maîtriser les compétences de base. Le secteur de l'hôtellerie et de la restauration s'inscrit dans la moyenne nationale avec un taux de 9 % [selon les chiffres de l'étude de 2004, NDLR]." Et même si cela représente moitié moins que les taux que l'on trouve dans la sidérurgie ou le transport, il n'y a pas matière à se réjouir.

 

Un accord cadre entre l'ANLCI et le Fafih

Depuis septembre 2009, le Fafih (Fonds d'assurance pour la formation de l'industrie hôtelière) qui est l'OPCA (organisme paritaire collecteur agrée) de l'hôtellerie, de la restauration et des activités de loisirs et l'ANLCI ont signé un accord cadre et coordonnent leurs efforts pour développer la maîtrise des compétences clés par les salariés les plus fragiles : "Une priorité !", affirme Michel Geiser, directeur général du Fafih qui cible des actions grâce aux études de l'ANLCI : "Nous savions que la région la plus concernée par l'illettrisme était la Picardie et que les métiers des étages, de la plonge et du service sont plus exposés à cette problématique, précise Michel Geiser. Le référentiel de l'ANLCI a été adapté aux spécificités du secteur et est disponible sur l'extranet du Fafih. Beaucoup de nos centres de formation affiliés utilisent cet outil pour construire un parcours personnalisé. Nous travaillons sur l'adaptation de référentiels complémentaires par métier, de manière à mieux évaluer le niveau, la durée de formation et l'objectif à atteindre. Pour sensibiliser les entreprises de la branche, nous avons organisé des petits déjeuners en région. À cette occasion, les professionnels ne découvraient pas le problème mais plutôt son ampleur."

 

Ne pas avoir peur des maux

"N'utilisez pas ce mot", "Serait-il possible de relire votre article avant parution ?" : s'il est difficile d'être illettré, il peut se révéler compliqué d'en parler tant les communicants s'enferment parfois dans une rhétorique de spécialistes où chaque mot a un sens. "Cette fébrilité s'explique par la crainte de stigmatiser des populations fragiles. Le discours se doit d'être positif. Mais appelons un chat un chat, l'illettrisme est un handicap, même si ce mot est proscrit", s'emporte Philippe Marchal du SPS. "Ce sujet a longtemps été tabou dans l'hôtellerie avant de devenir une priorité", ajoute Lamia Allal, qui dirige l'Arfog, un centre de formation en pointe sur ce combat. Car sur le terrain, dans les services RH ou chez les opérateurs de formation, si on veille à ne pas heurter, le discours est plus direct, souvent empreint d'émotion. "Nous avons fait de cette lutte une affaire personnelle. Et lorsque l'une de nos gouvernantes, réconciliée avec l'écriture après avoir suivi le programme 'hôtel à la lettre', nous envoie des e-mails pour un oui ou pour un non, juste pour exprimer sa joie de savoir écrire, nous sommes bouleversées", s'émeuvent en coeur Laurence Caron, directrice de l'Académie Accor France, et Sylvie Diop, responsable de formation.

Francois Pont

L'illettrisme Grande Cause nationale en 2013

"Déclarons l'illettrisme Grande Cause nationale 2013. Ce label permet à des organismes à but non lucratif d'obtenir le soutien des medias. Le sida, la maladie dʼAlzheimer ont été déclarés à bon escient grandes causes nationales. La même attention s'impose pour l'illettrisme, ce mal des humbles", réclame, dans une tribune parue dans Libération, Philippe Marchal, du Syndicat de la presse sociale. Cinquante cinq signataires se sont engagés au côté du SPS dans un collectif avec pour objectif d'obtenir de Matignon le fameux label pour l'année prochaine.

 

Accor et Elior, deux exemples d'actions concrètes

En 2012, le Fafih a financé 650 parcours dédiés à l'apprentissage des compétences clés : "Il s'agit de formation lourde et si la volonté est partout, encore faut-il identifier et convaincre les salariés de participer à ces programmes", explique Michel Geiser, du Fafih. "Les personnes concernées ont souvent un rapport compliqué avec l'école", affirme Lamia Allal. "Pour ne pas effrayer les candidats, dans le cadre du projet Hôtel à la lettre, nous avons mis en place des petits modules renouvelables de 50 heures, avec une équation simple : des petits groupes homogènes, des formations pendant les heures de travail, dans l'entreprise et sur des problématiques professionnelles", ajoute Laurence Caron, du groupe Accor. Du côté d'Elior, on a opté pour des modules de 80 heures à raison de 3 heures par semaine qui se déroulent dans les Greta. Brigitte Attellan, préparatrice de commande à la cuisine centrale de Fresnes, reconnaît avoir repris confiance grâce à ce programme dont elle entame la troisième année : "Je ne me sens pas encore prête à postuler à un poste à responsabilité mais je me sens capable d'aider mes petits-enfants à faire leurs devoirs, une grande satisfaction", explique la bientôt quinquagénaire qui a obtenu l'année dernière le DILF (diplôme initial de langue française). "Aider nos collaborateurs à maîtriser la lecture, l'écriture et le calcul est de notre responsabilité sociétale", affirme Olivier Cortyle, directeur du développement des ressources humaines chez Elior. "Le programme Hôtel à la lettre est le début d'une autonomie car l'objectif est avant tout de donner des clés pour réapprendre. Quatre cents personnes ont bénéficié de cette formation depuis quatre ans", s'enthousiasme Laurence Caron.

Agence Nationale de Lutte contre l'Illettrisme
1 place de l'Ecole
BP7082
69348 Lyon cedex 07
www.anlci.fr
Tél. : 04 37 37 16 80

En complément :
 Retrouvez tous les articles du Spécial Carrières
 Illétrisme ? Grande cause 2013
Journal & Magazine
Services