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L'expert financier René Ricol plaide pour que l'Etat écrase les dettes des petites entreprises accumulées durant la crise

Vie professionnelle - vendredi 26 février 2021 13:39
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Pour Didier Chenet, président du Groupement National des Indépendants, il faut dès à présent mettre des solutions sur la table pour les petites entreprises qui vont se retrouver au Tribunal du Commerce à cause de la crise. Le dirigeant de l'organisation professionnelle soutient l'analyse et les propositions de René Ricol, avec lequel il a déjà travaillé sur d'autres sujets. Les deux hommes se sont retrouvés en exclusivité pour les lecteurs de l'Hôtellerie-Restauration.






René Ricol est « un expert en mécanismes financiers et un pompier de service » auprès des Gouvernements français rappelle Renaud Revel, dans son ouvrage sur les grands patrons ‘Les Visiteurs du Soir’. L’homme a aussi présidé la Compagnie Nationale des Commissaires aux Comptes ou encore l’International Federation of Accountants (IFAC). Médiateur du Crédit puis Commissaire général à l’investissement, il est aujourd’hui président et associé fondateur du cabinet Ricol Lasteyrie, au sein duquel il est responsable du conseil en stratégie et en gestion de crise.

L’essentiel des propos de René Ricol lors de cet entretien avec Didier Chenet :

Il y a trois catégories d’entreprises : les plus petites, dans lesquelles entrent 80% des adhérents du GNI, les grandes et stratégiques, et enfin toutes les autres. S’agissant des plus petites : beaucoup, actuellement, ne peuvent plus travailler, comme les cafés, les restaurants, même si certains artisans, comme les plombiers ou les électriciens peuvent encore avoir, pour certains d’entre eux, une activité soutenue.

Pour celles qui ne travaillent plus ou pas assez : Les aides de l’Etat heureusement existent mais elles vont connaître leurs limites. Nous nous trouvons dans une situation qui se dégrade avec très certainement des dépôts de bilan qui seront inéluctables en raison des difficultés que les entreprises auront pour attendre la reprise et la financer, tout en devant rembourser leurs dettes hors PGE. Cela explique l’anxiété légitime de beaucoup d’entrepreneurs.

Première observation : Cette crise est dramatique, elle frappe aussi bien les entrepreneurs que leurs salariés mais les salariés bénéficient du chômage, contrairement aux entrepreneurs.

Deuxième observation : Ces entreprises, qui peut les reprendre, si on doit aller jusqu’au risque de liquidation ? Dans le contexte actuel, les personnes les mieux à même de les reprendre, ce sont les propriétaires eux-mêmes. Or, ce n’est pas dans nos habitudes ; quand quelqu’un va en liquidation, on trouve un autre repreneur. Mais là, en réalité, les mieux placés ce sont ceux qui connaissent bien l’entreprise.

Pour toutes les entreprises qui iront au Tribunal du Commerce : La seule idée qui me paraît jouable et équitable, serait la désignation d’un expert indépendant dans le cadre d’un nouveau mandat ad hoc à imaginer. Ces experts seraient les administrateurs judiciaires bien évidemment, mais aussi des experts-comptables et des commissaires aux comptes ou encore d’autres professionnels. L’expert devra se poser une seule question : est-ce que cette entreprise, hors crise sanitaire, fonctionne ? C’est donc regarder dans quel état elle était avant la crise sanitaire, si aujourd’hui il y a toujours une clientèle et une capacité à repartir. Si tel est le cas, il ne faut pas hésiter à lui donner sa chance et donc à restructurer la dette.

Restructuration :

  • Il faut d’abord faire une photographie de la réalité de l’entreprise ; et ça passe notamment par une réévaluation du bilan qui doit être réaliste. Cette réévaluation doit prendre en compte, par exemple, le fait que le matériel n’ait pas été utilisé pendant une période longue et qu’il n’y a pas lieu à constater des amortissements ou en tout cas à les réduire. Il faut aussi valoriser ce qu’on appelait autrefois le pas-de-porte. Là encore, il faut être raisonnable mais cela permet de mieux faire apparaître les sécurités que l’entreprise peut donner à ses prêteurs. La question de la localisation va être clef car même à 20 mètres de distance, les écarts de valeurs peuvent être substantiels en particulier pour les bars et les restaurants.
  • Ensuite, alors que nous ne connaissons pas le moment et les conditions de la sortie de crise, il faut analyser comment l’entreprise pourra raisonnablement fonctionner en utilisant les moyens dont elle dispose. C’est donc avoir une approche d’analyse du prévisionnel avec, comme toujours, les hypothèses défavorables, probables et favorables.
  • A partir de là, il faut regarder le montant des dettes que l’entreprise peut supporter et être prêt à annuler celles auxquelles elle ne pourra pas faire face. Ces dettes qu’elles soient fiscales, sociales, bancaires ou fournisseurs doivent être à la charge de l’Etat. Je voudrais insister ici sur la notion d’équité. Si l’Etat ne prend pas en charge ces dettes, cela veut dire que l’on transfère les difficultés sur d’autres sociétés ou organismes et ce ne serait pas raisonnable. Prendre en charge pour l’Etat une partie des dettes est également légitime car le chef d’entreprise ne bénéficie pas de l’assurance chômage, alors que la moyenne des gains des dirigeants des petites entreprises françaises se situe à peine au-dessus du smic.

C’est donc équitable d’accompagner les petites entreprises de cette façon même si cela doit accroître le coût de la crise et donc le déficit, mais au stade où nous en sommes l’impact sera mineur. Et ce sera infiniment moins dramatique que de laisser les entreprises faire face à des procédures qui vont durer des années, avec tous les drames humains que cela peut générer.

Le principe d’un expert indépendant : Il faut objectiver la situation de l’entreprise. Mais, je le répète, ce qu’il ne faut pas faire, c’est vouloir soutenir les entreprises qui avant le Covid n’étaient pas viables. Compte tenu du nombre d’entreprises susceptibles d’être concernées, également de la nécessité de traiter les dossiers rapidement, il est nécessaire de disposer d’un groupe de personnes habilitées qui ne travaillent pas déjà pour l’entreprise et dont les honoraires seront encadrés. En premier lieu il y a bien sûr les administrateurs judiciaires mais également les experts-comptables, les commissaires aux comptes et d’autres qui devront suivre un processus d’analyses si possible validé par la Conférence des présidents des Tribunaux de Commerce. Ces experts doivent pouvoir mesurer comment l’entreprise va s’équilibrer dans une sortie de crise qui sera sans doute progressive en prenant en compte différents paramètres. Pour juste donner un exemple, la situation de celui qui paye un loyer n’est pas la même que celui qui est propriétaire.

Solidarité : Dans, la vie il faut toujours qu’il y ait un retour. Nous allons rebondir nécessairement et beaucoup d’entreprises vont rebondir si on suit ce process. La crise terminée, les entreprises qui auront bénéficié avec succès de cette procédure pourraient reverser de l’argent à l’Etat ou abonder un fonds de retraite.

Pourquoi il ne faut pas écraser le PGE : Ce serait un mauvais signal, car c’est un dispositif de l’Etat qui est général. En revanche, sa durée de remboursement doit être allongée, sur dix ans me semble approprié. On nous dit que ce n’est pas possible. J’ai traversé les crises de 2000 et 2008, et j’ai négocié avec les régulateurs mondiaux. Il n’y a pas de vérité en période de crise. En outre, l’Europe n’est pas là pour mettre les entreprises en difficulté. Nous sommes dans une situation imprévisible et je ne crois pas aux vérités révélées. Le pragmatisme doit l’emporter et je suis certain que ce sera le cas avec des institutions européennes que la crise fait évoluer dans le bon sens.

En l’état : Il est important que les responsables des organisations professionnelles se mettent dès à présent à discuter avec le Gouvernement pour mettre en place ce process dédié aux petites entreprises. Autant je suis partisan que l’Etat ou BPI France entrent au capital des entreprises stratégiques pour le pays, autant je ne pense pas que les prêts participatifs fassent sens en ce qui concerne les petites entreprises. Pour les entreprises moyennes et les ETI, ce sera du cas par cas avec une restructuration classique de la dette sur le moyen terme (banques avec garanties BPI), probablement en reportant encore plus que ce qui est prévu les échéances de remboursement du PGE dans une période où nous avons des taux d’intérêts très bas.

Vous l’avez bien compris, je suis pour une approche pragmatique et que l’on sorte de ces mauvaises habitudes qui consistent, par exemple, à demander aux entreprises des tableaux de prévision de trésorerie à dix ans ce qui est absurde, coûteux pour les entreprises et n’apporte aucune valeur ajoutée.

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Sylvie Soubes
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