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Université pour le Tourisme et la Culture pour la Paix

Trop de promesses non tenues

Lancée à grands renforts de publicité et de fonds publics et privés, l'Université pour le Tourisme et la Culture pour la Paix, dont le siège est à Marseille, connaît pour sa seconde rentrée quelques remous : à l'issue de la première année de formation, quatre étudiantes ont déposé plainte cet été, de même que l'Association International des Docteurs en Economie du Tourisme (AIDET). Motifs invoqués : publicité mensongère et infraction à la loi sur l'enseignement à distance. L'instruction n'a pas encore été entamée. Par ailleurs les coûts de fonctionnement de cette Université apparaissent excessifs vu le faible nombre d'élèves recrutés.

Ce projet, élaboré par Gilbert Trigano, avait reçu le soutien financier de la Région (délibérations de juillet et octobre 95), ainsi que celui des Chambres de Commerce et d'Industrie de Marseille-Provence et de Nice. Budget prévu pour les trois ans de formation : de l'ordre de 18 MF pour les sites de Marseille et Nice.

Installée dans le quartier de la Joliette à Marseille et recrutant des bac + 2 moyennant des frais d'inscription annuels de 15.000F, il s'agit en fait d'une "université hors les murs" composée de divers établissements installés sur les rives du pourtour méditerranéen et reliés par visioconférence, via paraboles et satellites. Pour participer à l'aventure la C.C.I. de Marseille-Provence a créé une nouvelle école consulaire : l' "Institut International de Formation au Tourisme".

Les étudiants suivent un cursus de formation commun de trois ans, composé moitié d'enseignements classiques dispensés sur place, moitié de cours virtuels dispensés par télévision interactive en vue de devenir de futurs cadres du tourisme méditerranéen.

Symbole de la paix et d'une meilleure compréhension entre les peuples, projet de coopération fondé sur le rapprochement des hommes, nouvelles technologies... les discours étaient beaux et le programme alléchant.

Des premiers pas difficiles

Cependant les premiers pas de l'Université ont été chaotiques. Sur les cinq sites prévus, seuls trois démarraient à la rentrée 96 : Marseille, la Palestine et Israël. Le Maroc et le site de Nice ne faisant pas le plein de candidatures repoussaient leur démarrage à l'année suivante (et l'ont encore repoussé cette année) tandis que Marseille ne parvenait à recruter que 15 élèves au lieu des 50 à 80 prévus.

Malgré des moyens importants (plus de 3 millions apportés par la C.C.I. et près de 5 MF par la Région) la formation avait du mal à trouver ses marques et, problèmes techniques aidant, les fameuses visioconférences démarraient avec plusieurs mois de retard. D'où un premier flottement parmi les élèves.

" Nous nous sentions abandonnés et ne savions plus à qui nous adresser : à la C.C.I. de Marseille, au Président de l'Université basé à Paris, à Gilbert Trigano.." se souvient aujourd'hui Sandra, déjà titulaire d'un BTS tourisme. «Fin mars, nous avons donc adressé une lettre collective à Gilbert Trigano pour demander des explications et un dédommagement pour le retard pris dans la formation. Une réunion a alors été organisée et Gilbert Trigano nous a envoyé à chacun un chèque de 5.000F , libellé en son nom, pour, disait-il, nous remercier de croire au projet. Après... cela s'est arrangé. Aujourd'hui, je suis très contente d'être dans cette Université exceptionnelle : c'est merveilleux de pouvoir dialoguer en direct avec des élèves situés de l'autre côté de la Méditerranée ! Quand on est jeune, il faut croire !", s'enthousiasme cette jeune fille de 25 ans, prête à démarrer sa seconde année de formation avec foi.

Tous les étudiants n'ont cependant pas cette vision des choses. Et cet été, à l'issue de leur première année de cours, quatre jeunes filles ont porté plainte, par l'intermédiaire de leur avocat, maître Alain Roustan, à Aix-en-Provence, auprès du doyen des juges d'instruction en invoquant notamment la publicité mensongère et les promesses non tenues ainsi que des infractions à la loi sur l'enseignement à distance. L'instruction n'a pour l'instant pas encore été entamée.

L'Association Iinternationale des Docteurs en Economie du Tourisme (Aidet) dont l'un des objectifs est de veiller au respect de l'éthique dans l'enseignement du tourisme , a porté plainte avec les étudiantes, par l'intermédiaire de son président, Jean-Maurice Thurot. Ce dernier est par ailleurs directeur de l'Escaet, école privée de formation au tourisme créée en 1984 à Aix-en-Provence (formations en un et trois ans avec diplômes homologués et frais d'inscription de 30.000F) qui a déposé, de son côté, une autre plainte pour publicité mensongère à Avignon .

Diplômes ambigus....

"Je me suis inscrite à l'Université... parce-que je voulais être sûre d'avoir à la sortie un travail entre les mains, explique Leila, 29 ans et mère de deux enfants. Titulaire d'un Deug de sport, ancienne hôtesse de l'air, elle avait été orientée vers cette formation par l'ANPE afin de la suivre dans le cadre de l'AFR (Allocation Formation Reclassement) après un licenciement économique. "Le programme proposé était magnifique mais... la réalité ne correspondait pas du tout à ce qui était prévu et j'estime que j'ai perdu un an en faisant les frais d'une mauvaise organisation.

J'étais d'accord pour continuer en seconde année à condition que l'Université s'engage par écrit sur un programme bien établi. Cela m'a été refusé. Je n'ai plus confiance. Je n'ai pas deux autres années à perdre..."

Divers arguments sont avancés pour étayer l'accusation de publicité mensongère.

La plaquette de présentation générale de l'Université annonçait entre autres que la scolarité donnait lieu à un "diplôme international reconnu par l'Unesco et l'Organisation mondiale du tourisme" et que les étudiants suivraient des stages en entreprise de quatre mois rémunérés. Or - et une lettre de l'Unesco et l'OMT l'attestent- ces deux organismes ne sont en aucun cas habilités à reconnaître un diplôme. Ils siègent simplement au conseil d'administration de l'Université avec laquelle ils ont signé une convention de coopération. Par ailleurs, aucun des stages n'a été rémunéré.

Quant à la plaquette présentant le programme de cours dispensé au sein de l'Institut International de formation au tourisme de la C.C.I., elle annonce en toutes lettres la possibilité de suivre des cours d'Anglais, d'Italien, d'Espagnol, d'Arabe et d'Hébreu et d'avoir accès en libre service à des ateliers de langues et d'informatique. "Or, critique Leila, nous n'avons jamais eu accès aux laboratoires de langues et d'informatique. Et la seule langue dispensée - sous forme de cours traditionnels- était l'anglais".

Maître Roustan estime par ailleurs que l'Université a contrevenu à la loi sur l'enseignement à distance de 1971 en ne remettant pas aux étudiants un contrat écrit sur les conditions de diffusion et les conditions de contrôle de l'enseignement.

Contrefeu...

Face à ces accusations , la Chambre de Commerce et d'Industie, invoquant les inévitables problèmes de rodage et plaidant le rattrapage en seconde année, a tenté d'allumer un contre-feu. Elle a reconnu que , certes, les problèmes techniques d'installation de paraboles dans les universités d'Israël et de Palestine très délicats à résoudre avaient peut-être, au démarrage, pris le pas sur le reste; que les diplômes n'étaient pas "reconnus" par l'OMT et l'Unesco mais qu'ils étaient cependant "labellisés" par ces organismes ; que les laboratoires de langues et d'informatique allaient être opérationnels pour cette rentrée et que l'Institut avait bel et bien déposé sa demande d'homologation pour son propre diplôme ; demande qui suit le cheminement habituel et qui, comme pour tout diplôme, ne pourrait aboutir que dans cinq ans (alors que les derniers documents en cours sont rédigés de manière assez ambigüe pour qu'on puisse croire l'homologation du diplôme acquise)

"L'important ce n'est pas la forme, c'est le fond. Et le fond c'est que les entreprises font confiance aux formations consulaires, qu'elles soient ou non homologuées", estime ainsi Claude Cardella, vice président de la CCIMP et délégué à la formation.

Autre problème soulevé : au moment de la mise en route du projet, Serge Trigano était encore le P-dg du Club Méditerranée et l'Université pouvait donc compter sur les débouchés offerts par cette entreprise. Mais aujourd'hui la famille Trigano et le Club Med ont divorcé. Le nouveau P-dg verra-t-il l'Université d'un oeil aussi favorable? Mystère, bien que Claude Cardella se dise "confiant", le nouveau P-dg parrainant déjà une promotion de l'Ecole supérieure de Commerce de Marseille...

Un budget de fonctionnement disproportionné vu le recrutement

De son côté la Région - dont tout les élus n'ont pas apprécié des délibérations jugées hâtives - a pris quelque distance en publiant un communiqué, mais a refusé de se livrer à tout autre commentaire.

Elle y affirme d'une part qu'elle ne débloque les subventions votées pour l'Université que sur présentation de factures, et signale d'autre part que l'enseignement et l'homologation des diplômes ne sont pas de son ressort...

A ce jour, précise le communiqué, la Région a financé à hauteur de 2,8 MF l'investissement nécessaire à l'installation de la tête de réseau de l'Université , installée dans les locaux de Marseille. Par ailleurs la première année de fonctionnement du site de Marseille devait coûter 5,2 MF, dont 2 MF à la charge de la Région, le reste incombant à la C.C.I. de Marseille-Provence.

Quant à Nice, la subvention prévue ne lui a pas été versée puisque le site n'a pas démarré en 1996.

5 millions pour 15 élèves en 1996... le coût élevé du fonctionnement du site de Marseille en questionne plus d'un. D'autant qu'en 1997 le budget de fonctionnement de l'Université pris en charge par la Région et la CCI s'élèvera encore à 4,5 MF.

Ce budget se répartit ainsi : 2 MF pour l'Institut International de formation au tourisme lui même (fonds de la C.C.I.) et 2,5 MF, au titre de sa participation aux cours magistraux et aux frais généraux de l'Université.

Cette partie des fonds est versée à une association loi 1901, l'Association en faveur du tourisme et de la culture pour la paix, située 47 rue du faubourg Saint-Honoré à Paris, qui gère l'organisation du réseau de l'ensemble des sites. Sur ces 2,5 MF, encaissés par l'association, la C.C.I. en verse 1,5 et la Région devrait en verser 1 MF à condition toutefois qu'elle reconduise cette subvention dont l'examen a pour l'instant été repoussé.

Si l'on sait que le site marseillais n'accueille au total que 27 élèves : 12 en seconde année, 15 en première année (recrutement à nouveau de loin inférieur aux prévisions), on constate que le coût de formation par élève atteindra encore cette année... 167.000F par personne. A ce prix, il reste tout de même étonnant de ne pas dispenser une formation qui fasse l'unanimité....

L. Casagrande

Symbole de la paix, projet de coopération, le discours était beau et alléchant.



L'HÔTELLERIE n° 2531 Hebdo 16 octobre 1997


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