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Du rififi autour du café Gondrée

Madame Gondrée-Pritchett, propriétaire du Café Gondrée, à Bénouville, dans le Calvados, va-t-elle perdre son établissement ? Une sombre histoire d'intérêts privés dans laquelle se profile la silhouette de l'ancien ministre Raymond Triboulet.

Pour bien comprendre l'af-faire, il faut remonter le temps, jusqu'au 22 avril 1935. Ce jour là, Georges Gondrée, le père de Madame Gondrée-Pritchett, acquiert devant notaire le fond de commerce et la licence d'un café-hôtel-restaurant à Bénouville. L'établissement se tient en bordure du canal, sur un terrain domanial.

Dans la nuit du 5 au 6 juin 1944, les planeurs de la 6ème division aéroportée britannique se posent à proximité du pont de Bénouville et libèrent la maisonnette. Le petit café devient la première maison libérée de France. Cette dimension historique, que nulle ne conteste, au contraire, est aujourd'hui au coeur des débats. Pourtant, quand Georges Gondrée, le 5 novembre 1945 achète cette fois les murs du café et crée l'enseigne «Pégasus Bridge, Café Gondrée», il est loin d'imaginer l'enjeu.

Dans le titre de propriété, le vendeur déclare avoir été autorisé par Arrêté préfectoral à «maintenir les installations existantes». Ce qui, d'un point de vue juridique, laisse entendre que le titre de propriété est reconnu par l'Etat. «A échéance de cet Arrêté, explique Arlette Gondrée Pritchett, deux Arrêtés préfectoraux confirmeront la situation, en 1956 et 1963, dans lesquels il est clairement stipulé que mon père était autorisé «à maintenir les installations existantes».»

En 1969, Georges Gondrée décède. Sa femme reprend les rênes et bénéficie «d'un nouvel arrêté aux termes similaires pour une durée de 9 ans et 7 mois». Quand elle meurt à son tour, les trois filles reprennent le flambeau et l'autorisation temporaire d'occupation (AOT) du terrain continue.

Dix ans plus tard, des divergences familiales entre les trois soeurs ne permettront pas une reconduction de l'AOT arrivée à échéance par Arrêté mais les héritières Gondrée bénéficieront néanmoins d'une autorisation d'exploitation. En avril 1986, la Direction Générale des Impôts leur adressera d'ailleurs «un engagement à payer pour l'occupation du terrain maritime la somme de 1.125 F pour l'autorisation de maintenir une maison, et diverses installations sur un terrain de 305 m2, pour une durée de 10 ans à compter du 1er janvier 1986.»

Courant 1987, le Café Gondrée entre dans la liste des Monuments historiques. «Dans l'Arrêté, fait remarquer Arlette Gondrée-Pritchett, il est précisé que mes soeurs et moi-même sommes propriétaires des murs du café par acte passé devant notaire et publié au bureau des Hypothèques.» A cette date, il n'y a toujours pas de renouvellement par Arrêté puisque les problèmes de succession ne sont pas règlés. Au début du mois de décembre 1988, l'établissement est vendu aux enchères (publiques) par adjudication et racheté par Arlette Gondrée, épouse Pritchett. «J'ai alors acquis les murs du Café Gondrée, le fonds de commerce ainsi que le terrain et le bâtiment qui se trouvent juste à côté, qui étaient également la propriété de mes parents mais dont le terrain n'était pas une concession maritime.» La vente s'est élevée à 1.600.000 F. Somme réunie, notamment, grâce aux dons effectués par les vétérans britanniques (600.000 F) qui tiennent absolument à ce que l'établissement reste entre les mains d'Arlette Gondrée.

Du café au musée

Normalement, plus rien ne s'oppose désormais au renouvellement de l'AOT. L'Arrêté est d'autant plus attendu que l'établissement a été fermé plusieurs mois et que la licence arrive en bout de course. En mai 1989, un projet est présenté à Madame Gondrée-Pritchett. Le texte ne dit plus «maintenir les installations existantes» mais «occuper les installations». La notion est importante. Occupe-t-on un lieu dont on est propriétaire ? La réponse vient très vite dans les bureaux de la préfecture où Madame Gondrée apprend que l'autorisation n'ayant pas été renouvelée, le Café Gondrée est «incorporé au domaine public». Vous imaginez la surprise !

Pot de terre contre pot de fer ? Le feuilleton n'est pourtant pas terminé.

Le terrain dont est propriétaire Madame Gondrée, juste à côté de l'établissement, qui n'est donc pas propriété maritime, abrite depuis plusieurs années le Musée du Comité du Débarquement, association privée et à la tête de laquelle se trouve l'ancien ministre, Raymond Triboulet.

M. Triboulet, via l'association, est donc locataire de Madame Gondrée. Et c'est là, semble-t-il, que les choses se corsent.

Raymond Triboulet a toujours été omniprésent dans l'histoire, de part ses responsabilités locales et sa personnalité. Il était également physiquement présent lors des rencontres que la famille Gondrée avait avec les services de la Préfecture. Et c'est là que le bât blesse, là que s'est interrogée Arlette Gondrée. «Si la Préfecture estime que le café revient à l'Etat depuis le non renouvellement de l'AOT, c'est-à-dire à partir de 1986, pourquoi a-t-elle laissé se faire la vente en décembre 1989 ? Des responsables officiels étaient là au moment de la vente et personne à ce moment là n'a bougé ?» «J'en suis arrivée à la conclusion que la Préfecture, sous la pression de Monsieur Triboulet, se livrait à une sorte de chantage à mon égard». La preuve, pour Madame Gondrée, viendra un peu plus tard. Dans un courrier émanant de la Préfecture et après qu'un nouvel Arrêté lui ait été octroyé pour 3 ans et dont les termes précisent que Madame Gondrée «n'est plus autoriser qu'à occuper l'établissement», elle peut lire que «cette durée pourrait éventuellement être revue si un accord intervenait sur la gestion du Musée».

Dès lors, la machine va s'accélérer. Se mélange l'affaire du musée et l'affaire du café. Pour Arlette Gondrée et ses proches, M. Triboulet veut s'accaparer l'établissement. «L'an dernier, la Préfecture qui s'estime propriétaire de mon établissement, est passé à la vitesse supérieure. On me demande désormais non seulement une somme pour la location du terrain dont le montant est monté en flêche mais également une somme pour la valeur d'un fond de commerce alors que celui-ci est inscrit au registre du Commerce et à mon nom depuis février 1989».

Mi-septembre, le Comité du Débarquement (en fin de bail) doit quitter le site sur décision de justice. Madame Gondrée a le droit de reprendre possession des murs du musée. Ce qui n'arrange pas sans doute M. Triboulet ni la municipalité qui ont fait du pont de Pégasus Bridge une opération commerciale. Le son et lumière qui a été mis en place en face du Café Gondrée, sur l'autre berge, fait partie de l'animation touristique. Au passage, on s'inquiètera tout de même que celui-ci annonce que l'établissement a été une prison. «Elle n'a été qu'un hôpital», lance un ancien combattant, ulcéré. On s'inquiètera aussi que depuis pas mal de temps, toujours sur cette berge, mais de l'autre côté, sur un terrain historique et presque contre le pont, la municipalité laisse s'installer des caravanes d'itinérants qui n'ont rien à voir avec les touristes. Au mois d'août, ça fait un peu désordre des petites culottes qui pendent presque accrochées au pont.

Quel va-t-être l'avenir du café ? C'est la vraie question. Pour les vétérans britanniques, abandonner l'établissement aux mains de n'importe qui serait un scandale. On le conçoit. Pour Madame Gondrée, qui était dans la maison le jour du Débarquement et qui n'a eu de cesse, depuis, de faire respecter la mémoire des lieux, qui a aussi racheter les murs et le fond, lui prendre l'établissement serait, intellectuellement, acte de spoliation. Espérons que cette bataille ne soit pas la dernière du Café Gondrée.

Sylvie Soubes

ssoubes@lhotellerie-restauration.fr



L'HÔTELLERIE n° 2525 Hebdo 4 septembre 1997


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