En France, au premier semestre 2024, le télétravail concernait plus d’un salarié du secteur privé sur cinq, selon l’Insee. De même source, cette pratique s’est normalisée “sur un rythme hybride proche de deux jours par semaine en distanciel”. Un contexte qui explique le succès des espaces de coworking. “Il s’en est ouvert environ 50 000 dans le monde en 2025, contre 14 000 en 2017”, constate Mark Watkins, fondateur du cabinet Coach Omnium. Même dynamique en France, où l’on compte près de 3 400 lieux dédiés au coworking en 2025, soit deux fois plus qu’en 2019. Hôtels et hôteliers ne sont pas en reste. Et pour cause : c’est une façon de rentabiliser des espaces peu ou pas exploités de manière optimale. Mark Watkins cite en exemple le lobby, “généralement peu fréquenté en journée”.
Florian Bitker, directeur général du groupe Drawing Hotels Collection, va plus loin. “Nous retirons les bureaux de nos chambres, pour leur préférer de petites consoles, car les clients préfèrent nos rez-de-chaussée – lobby et espaces de restauration – pour travailler”, explique-t-il. Quid du problème du bruit ambiant ? “Bien souvent, en visioconférence, les clients s’isolent en mettant leurs écouteurs ou un casque”, a pu constater Florian Bitker. Les grands groupes hôteliers misent, eux aussi, sur l’accueil du télétravailleur. À titre d’exemple, Accor propose des espaces de coworking griffés Wojo – réseau qui vient de fêter ses dix ans et cultive la “workspitality” – dans 160 de ses hôtels, de l’Ibis au Pullman, à travers le monde. Quant à Best Western Hotels & Resorts France, le groupe a créé sa propre marque de coworking, baptisée myWO, avec une offre d’espaces sur mesure selon les besoins des travailleurs nomades.
“Dans notre espace de restauration, 5 à 10 % sont des coworkers”
Les initiatives du secteur de l’hôtellerie – y compris chez les indépendants – sont nombreuses, à la fois pour faciliter un séjour d’affaires, mais aussi pour attirer une clientèle de proximité, prête à payer un forfait, voire un abonnement, pour une bonne connexion wifi, une table de travail, une prise pour recharger une batterie et autre café à volonté. L’hôtel s’ouvre à la vie de la ville. D’ailleurs Florian Bitker ne parle pas d’espace de coworking, mais de “lieu de vie”, dont il est le premier utilisateur : “Je dirige un groupe hôtelier qui compte 140 collaborateurs et je n’ai pas de bureau. Je travaille dans le lobby de chacun de nos hôtels, ce qui me permet de me connecter au monde, aux autres, et d’appartenir à un lieu qui vit.” Un parti pris pour davantage de flux et une nouvelle source de revenu. “Au rez-de-chaussée de la Drawing House, à Paris (XIVe), où notre espace de restauration ouvre de 7 heures à minuit, nous dressons 1 500 à 2 000 couverts par semaine, à raison de 25 à 35 € (HT) le repas. Parmi cette clientèle, 5 à 10 % sont des coworkers, dont 90 % consomment pour 5 € (HT) en moyenne. Mais si ces clients, qui viennent travailler devant un café, se sentent bien, demain, ils reviendront pour un brunch, un soin au spa, ou conseilleront le lieu à des amis”, reprend Florian Bitker, qui croit au pouvoir du bouche à oreille.
Sociétés de coworking et bureaux opérés en embuscade
La limite de l’exercice ? La concurrence est rude. Entre les hôtels eux-mêmes, mais aussi avec les salons Grand Voyageur des gares SNCF, les lounges des aéroports, les sociétés spécialisées dans le coworking – WeWork, Regus, B’CoWorker… – et, depuis peu, avec le succès du bureau opéré, c’est-à-dire un espace de travail loué à une société et pourvu de prestations de services. À l’instar du groupe Insitu, qui comptera 100 000 m2 de bureaux sous gestion en France d’ici à 2027 et propose, en plus de ses espaces de travail, conciergerie, restaurant, spa… Les codes de l’hôtellerie de luxe s’emparent des bureaux quand les hôteliers transforment leurs salons en business center. Les frontières se confondent entre les deux univers. Ainsi, Deskopolitan, société spécialisée dans les espaces de coworking, a créé un hôtel de 14 chambres avec kitchenettes sur son site de 6 000 m2 du XIe arrondissement de Paris. Quant à l’architecte Vincent Eschalier, il a réalisé un immeuble de bureaux de 7 000 m2 avec restaurant – “et son four à pizza” – pour 400 personnes, salle de sport, espace de jeux d’arcade… “Certains vont loin pour attirer et fidéliser les salariés” a-t-il souligné lors de la journée Le Contract dans tous ses états !, orchestrée par l’Ameublement français cet hiver à Paris.
Un effet levier sur le bar et l’offre de restauration
“Et si le coworking à l’hôtel, c’était une fausse bonne idée ?”, s’interroge néanmoins Mark Watkins. Le fondateur de Coach Omnium cible ici les hôteliers installés “en zones peu tertiaires ou en milieu rural”, ainsi que “les établissements très saisonniers”. “Un espace de coworking mal exploité peut devenir un coût fixe avec peu de chiffre d’affaires – inférieur à 5 % - et/ou un lieu peu utilisé, mais contraignant”, détaille-t-il en citant une étude publiée par Coach Omnium en décembre 2025. Quant à savoir si, en 2026, on choisit un hôtel en fonction de son espace de coworking, Mark Watkins en doute, même s’il parle d’“atout marketing fort pour les télétravailleurs et la clientèle business”. Un bémol de la part de Florian Bitker : “Lorsque je pars en vacances, je choisis mon hôtel en fonction de sa localisation, ses tarifs, sa déco et le lieu de vie où je vais pouvoir me connecter dans la journée.” Quant au groupe Okko Hotels, l’un des piliers de son positionnement repose sur l’espace Club au rez-de-chaussée de chacun de ses établissements, où le client – même sans avoir de chambre – peut coworker, networker, boire et grignoter “en toute liberté”. Et ça fonctionne puisqu’en 2024, le chiffre d’affaires de l’offre F&B du groupe a bondi de 18 %.
Publié par Anne EVEILLARD
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