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Au pays de la truffe blanche
Si tout le monde parle de la truffe blanche, peu la voit. Est-elle aussi rare que ce que l'on dit ? En tout cas, elle est de plus en plus chère. Cette année, le 'tartufo bianco' se négocie entre 2 000 et 3 000 E le kilo. "Les plus belles truffes partent à 4 500 E. À 200 E l'hecto, ce sont les petites de 10 à 20 g chacune", dit Andrea Rossano, l'homme qui sait tout de la truffe et de ceux qui en vivent. Il les achète à 3 000 chercheurs ('trifulao' en dialecte piémontais), dont 200 exercent cette seule activité. Andrea Rossano qui a succédé à son père se compare au sélectionneur d'une équipe de football. Au lieu de choisir les meilleurs joueurs, il porte son regard sur les truffes. Alain Ducasse est l'un de ses fidèles clients. "Les truffes blanches de Rossano sont exceptionnelles", dit Franck Cerutti, le chef du Louis XV à Monaco, qui adore venir en automne dans le Piémont sur les traces de l'incontournable champignon blanc. La truffe blanche, c'est d'abord une odeur. Entêtante. Un mélange explosif de parfums de terre, de champignon, d'ail. Contrairement à la truffe noire, on ne la fait pas cuire. Les Italiens l'utilisent comme un condiment, la râpent crue en fins copeaux sur un plat de Tajarin (fines tagliatelles du Piémont), un simple risotto, sans épices ni herbes aromatiques, des oeufs au plat ou sur du fromage local passé au four. Sa couleur tire sur le jaune et le blanc comme la tête d'une brioche au beurre à peine cuite, parfois sur le beige. Sa chair, délicatement veinée, est brun clair ou rose selon les arbres (chênes, noisetiers, peupliers, saules) près desquels elle se développe. Si la chair est blanche, c'est trop tard, la truffe n'a plus de goût. Elle aime les terrains calcaires sans pour autant détester les sols argileux, s'accommode bien de l'humidité, du froid, se plaît à l'altitude (300 m) des vignobles du Piémont qui grimpent sur les collines autour d'Alba. Son nom scientifique est Tuber magnatum Pico, qui indique à la fois son caractère exceptionnel (magnatum) et le nom du médecin turinois qui en fit la description au XVIIIe siècle. 150 000 E en trois mois Parler de la truffe blanche, c'est entrer dans un monde secret, à la limite de la conspiration. Jaloux et envieux sont là. Moins on est disert, mieux les affaires se portent. Pas question d'obtenir des statistiques sur les kilos récoltés, les revenus générés au fil des ans. De toute façon, les chiffres donnent le vertige. Un chercheur de truffes peut gagner jusqu'à 150 000 E en 3 mois. Personne n'affiche pour autant son aisance. "Un trifulao vit modestement, ne change pas de voiture même si elle a plus de 30 ans", dit Andrea Rossano. Il existe un marché officiel organisé par la municipalité les 4 week-ends d'octobre, plus pour les touristes que pour les connaisseurs. Les transactions se font loin des regards, dans la brume et le froid des matins d'automne, quand de vieux paysans aux ongles noircis par la terre sortent les précieux tubercules de mouchoirs ou de bouts de papiers qui permettent de conserver l'humidité. Les paiements se font en espèces. L'argent est plus souvent dissimulé dans les maisons que déposé sur un compte en banque. "80 % des truffes que j'achète sont vendues à l'étranger. Elles quittent le Piémont souvent dans l'heure où elles ont été récoltées", dit Andrea Rossano. Les chauffeurs des sociétés de transport rapide changent régulièrement. Une truffe est si facile à dissimuler qu'il faut diminuer les risques de vol. La suspicion conduit les chercheurs à transmettre les endroits où ils trouvent les truffes uniquement à leurs fils, et le plus tard possible. "Certains meurent avant", dit Andrea Rossano. Les lieux, les itinéraires qui y conduisent ont requis des dizaines d'années de patience, d'expériences. Si les chiens, souvent de simples bâtards choyés pour leur odorat, ont une muselière, ce n'est pas par crainte qu'ils mangent une truffe, mais de peur que d'autres ramasseurs, jaloux, laissent sur leur passage des aliments empoisonnés. On ne cherche pas les truffes blanches comme les champignons. On doit avoir un permis (180 E par an) pour aller sur les terrains domaniaux. Les autres, délimités, donc privés, sont bien sûr interdits d'accès.
'Nourriture
de gens pauvres' Il n'est de truffe blanche que d'Alba, les petites cousines en provenance des Balkans ou ramassées dans les collines de Toscane font pâle figure à ses côtés, même si des petits malins arrivent à vendre les secondes au prix des premières aux néophytes et aux naïfs.
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