La grande coquine !
| Plus qu'une
anecdote, l'histoire vécue qui suit illustre bien, me semble-t-il, comment la
Responsabilité Civile d'un hôtelier peut être engagée et le travail nécessaire
à la constitution d'un dossier assez solide pour permettre aux assureurs de faire
leur travail. |
Alors jeune cadre d'un grand hôtel
parisien, je suis appelé un matin par le Directeur Général qui me dit, en
substance : "notre bonne cliente, Mrs J. Osborne, sort de mon bureau furieuse,
elle attendait hier soir la livraison d'une robe de l'un de nos plus grands
couturiers parisiens, elle avait l'intention de la porter pour une soirée à
l'Opéra ; elle n'a jamais eu sa robe, alors que le livreur de la maison de
couture, l'a bien livrée à l'hôtel et a un reçu signé ; faites
l'enquête, informez le Directeur Administratif du Groupe pour une éventuelle
déclaration à nos assurances".
Je vois le Chef Concierge, déjà au courant, et apprends que nous avions, la nuit
dernière, à la fois notre cliente habituelle Mrs J. Osborne, son mari et une Miss C.
Osborne, également Américaine, qui avait quitté l'hôtel ce matin.
Je cours chez le Directeur Administratif, fort de ces informations et lui expose ce que je
sais et lui demande si je contacte notre Courtier ou s'il s'en charge.
Je prends l'une des premières belles engueulades de ma jeune carrière :
"nous n'allons pas présenter un dossier sur la disparition d'une robe de
haute couture en partant de deux ou trois informations verbales... ; vous avez 24
heures pour m'apporter un dossier complet et pas du laïus, avec tous les éléments
et témoignages nécessaires. (je n'ai jamais oublié cette leçon).
J'ai été voir Mrs J. Osborne, pris contact avec la directrice de la maison de haute
couture, vu le livreur, l'Assistant Concierge ; voici ce qui s'était
passé :
- Mrs J. Osborne, à chaque
passage à Paris, commandait quelques robes, tailleurs etc. à ce grand couturier ;
elle avait prévu qu'elle mettrait l'une des robes que l'on venait de lui
faire pour cette soirée, très habillée de l'Opéra où elle devait se
rendre ; elle avait déjà apporté les accessoires allant avec cette robe
(chaussures, sac, gants, etc.).
- Le livreur devait la lui apporter pour 18 h.
- À 18 h 15, elle téléphone à la Directrice de la maison de
couture ; celle-ci la rassure : le livreur est parti à 17 h., il va
arriver, il doit être dans un embouteillage.
- Nouvel appel à 18 h 30, 18 h 45 : inquiétude
grandissante chez Mrs
J. Osborne et à la maison de couture.
Quand, à 18 h 50, revient le livreur qui indique
qu'il a bien livré la robe à la chambre indiquée, a salué Mrs J. Osborne par son nom,
lui a remis le carton et lui a fait signer le reçu qu'il montre.
La Directrice informe Mrs J. Osborne qu'elle ne comprend
pas ce qui a pu se passer mais qu'elle saute dans un taxi avec une
"première", quelques robes, des accessoires et qu'elle arrive pour
résoudre le problème immédiat de la soirée.
Ces Dames, grandes professionnelles, arrangent une
tenue de soirée de qualité pour Mrs J. Osborne qui part, avec son mari, pour être à l'heure à l'Opéra.
Jeunes lecteurs, nous sommes à une époque où
l'informatique n'existait pas et les malheureux réceptionnaires tapaient des
fichettes pour les concierges, la main-courante, le Standard, la réception. Les
fichettes, qui indiquaient le nom, le prénom, la nationalité, la date d'arrivée,
la date de départ prévue, étaient installées dans des racks ou des tourniquets pour
pouvoir être consultées par les différents services.
Dans les cas d'homonymie, les concierges faisaient un gros point rouge sur les
fichettes portant le même patronyme.
Dans le cas présent, l'Assistant Concierge, interrogé par le livreur, n'a pas
vu le point signalé et qu'il y avait un couple, Mr & Mrs Osborne et une Miss
Osborne.
La Miss Osborne, sans
chercher à comprendre ce qui lui arrivait, sans téléphoner, ni à la maison de couture,
ni aux concierges, la met dans ses bagages et prend, le lendemain aux aurores, comme
prévu, son avion pour les États-Unis.
Notre responsabilité était totalement engagée et je fais mon
dossier avec :
- Facture de la maison de couture pour la robe et les accessoires,
pour l'autre robe "bricolée" et les accessoires que Mrs O. ne veut pas
acheter et que la maison de couture estime qu'elle ne peut plus vendre puisque le
tout a déjà été porté.
- Attestation de la Directrice de cette maison racontant les faits
(robe achetée, devant être livrée pour 18 h, dépannage en panique, etc.).
- Attestation du livreur.
- Copie, certifiée conforme par le Commissariat de Police (qui
faisait cela, à l'époque) du reçu signé par Miss
Osborne.
Attestation de Mrs J. Osborne sur le fait qu'elle n'avait jamais reçu la robe et avait été
dépannée, au dernier moment, par la maison de couture.
Attestation de l'Assistant concierge reconnaissant son erreur.
Attestation du Chef Concierge confirmant la déclaration de son
collaborateur.
Copie des fiches de police de Mr & Mrs J. Osborne et de Miss
Osborne.
Double de la lettre écrite, par moi, à Miss Osborne lui demandant
ce qu'elle avait fait de la robe.
Lettre du Directeur, adressée à Mrs J. Osborne par le Directeur
Général de l'Hôtel, présentant ses regrets et demandant à Mrs J. Osborne
d'accepter ses excuses (il lui fit envoyer aussi une splendide corbeille de fleurs).
"Voici un dossier sérieux" me dit le
lendemain le Directeur Administratif ; ouf !
La fin de l'histoire :
Miss Osborne répondit, expliquant qu'elle avait cru que c'était un cadeau,
qu'arrivée aux États-Unis, comme elle était de plus petite taille que Mrs J.
Osborne, elle l'avait faite retailler, par une petite couturière, mise pour une
soirée, tâchée au cours de celle-ci et essayé de la nettoyer, ce qui aurait donné un
résultat désastreux.
L'assurance régla totalement la maison de couture, se substituant à Mrs J. Osborne,
porta plainte, pour la bonne règle, contre Miss Osborne pour appropriation de bien
d'autrui (Mrs J. Osborne, quant à elle ne voulant pas entamer la moindre
procédure), mais l'assurance ne poursuivit pas Miss Osborne, estimant nulles
ses chances de récupérer les frais engagés.
Mrs J. Osborne continua à être une cliente
régulière de l'hôtel et de la maison de couture ; nous n'avons pas noté
de demande d'augmentation des primes d'assurances pour l'année suivante.
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