Le vilain corrupteur

Un matin, la secrétaire du président de la société d'exploitation de l'hôtel me téléphone pour me dire qu'elle venait de faire barrage à un fournisseur qui voulait se plaindre au président qu'il n'était pas payé dans les délais normaux ; elle jugeait bon de m'en informer directement parce qu'il avait ajouté : "qu'il avait fait assez de cadeaux au plus haut niveau de l'hôtel, pour être réglé sous les meilleurs délais" ; elle me donna les coordonnées de son correspondant.

Oh ! oh ! Mais est-ce que ce bonhomme n'était pas en train de prétendre qu'il m'avait acheté ? Je décidais donc d'explorer l'affaire moi-même : j'apprenais rapidement que le prestataire de service en question avait un contrat de nettoyage de moquette, pendant la période de basse saison (tous les couloirs, soit quelques kilomètres, et certains étages de chambres "démontées" pour l'occasion).

J'avais une totale confiance dans la Gouvernante Générale : c'est bien elle qui avait sélectionné ce fournisseur, après lui avoir fait faire un essai ; il avait déjà assuré le nettoyage de 4 étages d'une façon satisfaisante et allait commencer le cinquième. Son équipe ne travaillant que la nuit, une gouvernante d'étages assurait, durant l'opération, le suivi du travail effectué et signait le matin, l'attachement certifiant que les shampooings avaient bien été effectués quantitativement et qualitativement : aucun problème.

Je demandais au Contrôleur Financier de faire un point discret sur les factures impayées éventuelles = aucun retard dans les règlements ; la facture concernant le 5e étage était déjà présentée et était en attente du bon de commande et du bon à payer de la gouvernante. Je ne comprenais rien.

Je téléphonais au fournisseur en le priant de venir me voir et le reçu, accompagné de la Gouvernante Générale ; en fait, il reprochait à l'hôtel de ne pas lui avoir déjà réglé l'étage qu'il n'avait pas encore nettoyé "comme cela avait été fait précédemment" ; il ajouta qu'il avait nettoyé gratuitement la moquette de l'appartement de la gouvernante, situé dans telle commune.

- "Comment ? Mais je n'habite pas à cet endroit et vous n'êtes jamais venu chez moi" s'exclama la Gouvernante scandalisée ;
- "Ce n'est pas votre appartement que j'ai shampouiné mais celui de Mlle Y" (la jeune gouvernante d'étages qui, la première, avait été chargée de vérifier le travail et avait quitté l'hôtel depuis quelques semaines).
- "Bon, passons, repris-je, mais comment pouvez-vous prétendre être payé avant que le travail soit fait ?"
- "Mais parce que c'est l'habitude, j'ai mis cela au point avec le comptable fournisseur".
- "Qu'est-ce que cela veut dire ? Vous ne pouvez être réglé qu'une fois le travail effectué et contrôlé !"
- "Je fais ce qu'il faut".

Je commençais à avoir les yeux qui me sortaient de la tête...

Ce bonhomme nous expliqua sa manœuvre avec une décontraction déconcertante :

Avec l'accord du Contrôleur Financier, la GG avait négocié avec lui – comme c'était un petit artisan et que l'on lui imposait des délais très stricts – qu'il serait payé, pour chaque étage, 2 semaines après la fin du travail.
La semaine suivant le nettoyage du premier étage, il était venu voir le comptable fournisseur pour lui demander d'accélérer un peu le délai parce qu'il devait payer son équipe, avait des problèmes de trésorerie, etc.
Le comptable fournisseur eut l'accord du Contrôleur Financier pour avancer le paiement de quelques jours et... en recevant son chèque, le fournisseur glissa une enveloppe au comptable qui la mit dans sa poche sans moufeter ; pour l'étage suivant, même processus : même avance sur l'échéance, même enveloppe... jusqu'au moment où il réussit à se faire régler avant même d'avoir fait le travail.
Donc sa protestation venait du fait qu'il n'avait pas encore été payé pour le 5e étage pour lequel les travaux n'avaient pas commencé ! !

Tout ceci démontrait un grave disfonctionnement puisque des factures étaient réglées en dehors des échéances contractuelles, sans que le travail soit fait, sans que la responsable ait signé le bon à payer, avec le bon de commande etc. Et je suis persuadé que si ce prestataire de services n'avait pas été assez stupide pour se plaindre. Rien, sur ce coup-là, n'aurait été découvert.

Fin de l'Histoire :

  • Le contrôleur financier eut une note de blâme pour faute grave commise dans son service, pour non-respect des procédures ayant entraîné des désordres.
  • Je portais plainte contre le fournisseur pour corruption active (celui qui donne un pot-de-vin) ; mais l'on ne poursuivit pas jusqu'au Tribunal, l'important étant la position de principe et non la condamnation du fournisseur.
  • Je portais plainte contre le comptable – qui avait reconnu les faits dans une déposition écrite – (sans poursuivre jusqu'au Tribunal, pour la même raison) pour corruption passive (celui qui reçoit le pot-de-vin) ; il fut licencié pour faute grave ; il rendit l'argent qu'il avait touché, sommes qui furent remises au fonds de solidarité du Comité d'Entreprise.

En conclusion : Tout peut toujours arriver, même quand toutes les procédures sont bien en place.



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