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Le subtil équilibre gustatif du salé-sucré
Soit une carotte : c'est un objet allongé, orange, composé de cellules, sortes de sacs contenant de l'eau et tout ce qu'il faut pour faire vivre et croître cette racine de plante. Les cuisiniers savent bien, toutefois, que cette description est insuffisante : la carotte a un coeur et une périphérie. Le cuisinier Auguste Colombié, dans son Traité pratique de cuisine bourgeoise, écrit en page 19 : "Ratissons ou enlevons le plus fin possible la peau de la carotte, car le sucre est dans la chair rouge." Le sucre ? Oui, le sucre : la carotte contient environ 90 % d'eau et jusqu'à 6 grammes de sucre. De la saccharose, le sucre de table, et aussi quelques sucres simples et subtils tels que le glucose. Et lorsque nous cuisons des carottes, nous assouplissons la texture et nous faisons également passer leur sucre dans le jus de cuisson. Nous y voici : tout plat de carottes est un salé-sucré ! LE CAS DES SAUCES
Continuons notre enquête en passant par le monde des sauces. Dans mon répertoire des sauces, qui comprend celles de Marie-Antoine Carême, celles du Répertoire de la cuisine, celles du Livre des sauces de l'Académie des gastronomies, on utilise 155 fois du vin (sur 400 recettes environ). Que fait-on de ce vin ? Généralement, on le 'réduit' : en le chauffant, il perd ses molécules odorantes (quel gâchis ! Ne pourrait-on pas les récupérer ?), son alcool (là encore, je sais qu'il est interdit de distiller, mais ne pourrions-nous pas récupérer cet alcool qui est perdu ?), et l'on conserve les sels minéraux, les tanins et les sucres. Ces derniers sont très variables selon les vins : dans certains vins blancs, il n'y a que quelques dixièmes de gramme par litre ; dans d'autres, il y en a jusqu'à 10 grammes. Pas étonnant alors que la réduction des vins conduise parfois à un résidu sirupeux et brun ! Sans le savoir, le cuisinier a alors produit un 'caramel' au goût puissant, à la saveur lourde, à l'odeur chargée, qui structure la sauce. Et s'il n'est pas allé jusqu'à la transformation de tout le sucre de son vin, il a enrichi la sauce en sucre. Bref, les sauces classiques françaises appartiennent au royaume du salé-sucré. J'oubliais : les 'gastriques' sont évidemment du règne du salé-sucré - mais était-ce la peine de le mentionner à des cuisiniers ? Chacun sait que le vinaigre est plutôt salé et le sucre sucré. Et puis, vous avez observé que je me suis limité aux sauces classiques françaises. Je n'ai pas considéré les sauces chinoises, où l'aigre-doux règne en maître, ni les sauces anglaises, connues pour le salé-sucré (type ketchup), ni les sauces allemandes, qui allient souvent des fruits sucrés à des sauces de gibier par exemple.
AJOUTONS DES SUCRES
Comme du sucre est présent dans les carottes et dans les vins, car la cuisson l'extrait des ingrédients que le cuisinier utilise, pourquoi ne pas prendre directement du sucre ? L'ajout de sucre à des carottes est classique ; à des petits pois, aussi. Il n'y a pas de contresens gustatif à l'effectuer, mais il est vrai que le plaisir est souvent dans la subtilité. Des petits pois sucrés ne sont pas subtils. Des petits pois où l'on devine le sucre, où on le cherche à la limite de le trouver sont d'un grand raffinement. La cuisine est fine quand elle suggère : elle prépare le terrain au gourmand, qui, invité à chercher, finit par trouver le goût proposé au terme d'une quête. Cette cuisine de subtilité est une cuisine spirituelle : elle fait grandir le gourmand au lieu de le vautrer dans son animalité. Nul doute qu'elle ait ses vertus de grande cuisine. Cependant, n'abusons pas du sucre qui, trop manifeste, ferait une cuisine de brutes. Dans les sauces ? Nous avons vu que la réduction des vins est un gâchis, puisque l'on ne récupère finalement qu'un caramel, assorti de sels minéraux et de tanins. Pourquoi ne pas directement produire un caramel qui serait ajouté au reste de la sauce, assorti ou non de sels minéraux et de tanins ? Je vous invite à réaliser la 'béarnaise 2K', inventée pour l'an 2000, qui consiste à produire un caramel de glucose, à le décuire avec des échalotes, puis à monter un sabayon en ajoutant des jaunes d'oeufs et du vin, puis à émulsionner du beurre fondu sans oublier le sel, le poivre et l'estragon ! Tiens, au fait : le glucose J'ai tourné autour de lui sans le considérer vraiment. C'est ce que les chimistes nomment un sucre, tout comme la saccharose (le sucre de table) ou le lactose (le sucre du lait), ou encore le fructose, un sucre qui, comme son nom l'indique, se trouve notamment dans les fruits. Tous ces sucres ont une saveur sucrée à divers degrés. Et pas la même saveur sucrée. Pourquoi ne pas ajouter du glucose plutôt que de la saccharose à des petits pois ou à des carottes ? Je vous invite à faire l'essai. Personnellement, je préfère. De même, dans les sauces, le caramel que je proposais peut être obtenu à partir de glucose, de fructose ou de saccharose. Et il faut savoir, enfin, que la cuisson de la saccharose, surtout lorsqu'on a ajouté du citron ou du vinaigre, commence par une dégradation des molécules de saccharose, qui se séparent en glucose et en fructose, au terme d'une douce et lente cuisson. C'est ce que l'on nomme une hydrolyse. EN PASSANT PAR LA PÂTISSERIE Revenons au thème principal : le salé-sucré. Nous avons vu que certains légumes sont naturellement salés et sucrés, tout comme de nombreuses sauces. Examinons maintenant les desserts. Bien sûr, ils sont sucrés. Tous mes amis pâtissiers de talent ajoutent une pincée de sel dans leur pâte à tarte, parce qu'ils savent que le sel est nécessaire au goût de leurs productions. Car le sel a deux effets : d'une part, il fait mieux percevoir le sucre ; d'autre part, il fait mieux percevoir les molécules odorantes des fruits, du beurre, des agrumes Examinons ces deux effets. Premièrement, je vous invite à faire l'expérience qui consiste à ajouter un peu de sel à du Schweppes : il faut en mettre de sorte que l'on ne sente pas le sel, et il faut conserver un verre de Schweppes non modifié pour comparer. Vous verrez très nettement que le Schweppes additionné de sel paraît plus sucré et moins amer : le sel rehausse les saveurs agréables et amoindrit les saveurs plus revêches. Est-ce pour cette raison que l'on en mettait naguère dans le café ? Bref, le sel n'est pas un exhausteur de goût (puisqu'il amoindrit les amers) et les pâtisseries où on le met appartiennent au salé-sucré. Cette fois, ce n'est pas le sucre que l'on va chercher, mais le sel. Subtilité, subtilité Maintenant, le deuxième effet du sel. Pour l'examiner, je vous propose une autre expérience : faites cuire des poireaux et des pommes de terre dans de l'eau ; vous mixez, vous goûtez : la soupe est plate. Une pincée de sel, et aussitôt, la soupe prend du goût. Ce phénomène s'explique simplement par le fait que la soupe non salée conserve ses molécules odorantes, alors que le sel renforce la cohésion entre les molécules d'eau, ce qui provoque le dégagement accru des molécules odorantes, qui sont souvent peu solubles dans l'eau. ET FINISSONS PAR LES NOUILLES Le sucré-salé est donc
partout dans la cuisine française, contrairement à ce qui est annoncé, écrit,
propagé, transmis, cru ! En effet, tous les aliments sont plus ou moins à la fois salés
et sucrés. D'une part, tous les ingrédients alimentaires contiennent des ions minéraux
variés. Par exemple, la viande, le poisson, les oeufs, les légumes et les fruits
contiennent du potassium, du magnésium, mais surtout du chlore, du sodium
Mais pas
du sel, stricto sensu, mais les ions du sel. La viande, le poisson, les oeufs, les
légumes et les fruits sont naturellement salés. D'autre part, les cellules vivantes des
tissus végétaux et animaux fonctionnent en consommant un 'carburant' qui est le glucose,
ce sucre que nous avons évoqué. Donc, ces tissus sont naturellement sucrés, et plus
nous réduirons leur eau à la cuisson, plus ce sucre sera concentré. Poser une nouvelle question Protection de vos données - Signaler un contenu illicite |