20 ans de gastronomie moléculaire : un état des lieux
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Au coeur d'une émulation culinaire grandissante, Hervé This, auteur du blog 'La gastronomie moléculaire' sur lhotellerie-restauration.fr a jugé bon de faire un petit peu d'ordre dans toutes ces nouveautés en cuisine lors de cours qui se sont déroulés à l'Agroparistech. Appréciés par tous les secteurs de la restauration allant du milieu industriel à l'enseignement culinaire, en passant - bien entendu - par les cuisiniers et autres métiers de bouche, ils seront prochainement publiés aux éditions de l'Inra.
Tiphaine Campet
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Hervé This s'attèle à fournir des explications techniques aux cuisiniers, notamment en ce qui concerne la précision du geste. |
Le programme initial du cours de gastronomie
moléculaire, qui a débuté en 1988 avec Nicholas Kurti et Hervé This, avait pour
but d'étudier les recettes et les dictons. Aujourd'hui, il s'agit non plus
seulement de comprendre certaines méthodes afin de les améliorer, mais également
d'anticiper afin d'inventer de nouveaux plats en introduisant de nouveaux
ingrédients, outils et méthodes.
Hervé This prend un malin plaisir à réfuter les on-dit culinaires en démontrant
scientifiquement au public que, dans bien des cas, certaines connaissances
techniques se perpétuent par de simples rumeurs qui traversent les générations
de cuisiniers. Ainsi, pour lui, le "respect du produit", tel qu'il est
revendiqué par bon nombre de professionnels, peut parfois cacher un moyen de se
dédouaner d'un véritable travail d'innovation. Ce mode de fonctionnement ne fait
qu'entériner les méthodes traditionnelles, avec un résultat assuré et sans prise
de risques.
Transfert technologique
Pour Hervé This, un cuisinier est un architecte des structures qui doit user
d'assemblages moléculaires. San Degeimbre, chef du restaurant L'Air du Temps en
Belgique, fonctionne ainsi en travaillant sur les composés similaires des
aliments en vue de nouvelles associations, qui peuvent paraître improbables, et
qui sont pourtant incroyablement harmonieuses au palais, telle que la Purée de
céleri aux huîtres et aux cébettes accompagnant un médaillon de chevreuil. Cette
méthode fait partie de ce qu'on appelle, dans l'application de la gastronomie
moléculaire, un 'transfert technologique' : on se sert de la science pour créer
de manière non pas aléatoire mais réfléchie, un plat nouveau suivant des données
scientifiquement exactes.
En termes de création -, mais toute proposition est valable à partir du moment
où elle est fondée. L'idée est de se servir de connaissances afin de concevoir
de manière censée.
De même, Hervé This soutient qu'une culture artistique est indispensable au sein
d'un enseignement culinaire. Car les 'transferts entre champs' sont primordiaux,
d'une manière générale, dans l'enrichissement de la création et permettent aux
cuisiniers de s'inspirer du monde qui les entoure. Sans cela, la cuisine n'est
que répétition et finira par s'essouffler au fil du temps.
Pierre Gagnaire, le complice
Cette proposition de transfert technologique soumise par Hervé This n'est pas
purement théorique, il l'a lui-même, et de nombreuses fois appliquée en
collaboration avec Pierre Gagnaire. Le chercheur invente des concepts, autant de
nouvelles techniques dont les noms rendent hommage à des chimistes ou à des
villes alsaciennes qu'il affectionne tout particulièrement, et il les soumet
ensuite au chef. Ainsi, le 'Peligot de glucose' est un caramel non plus réalisé
à partir de saccharose mais de glucose. Cette terminologie permet de ne pas
choquer les puristes et de ne pas remettre en cause les traditions.
Autre exemple, les 'Kientzheims' sont un compromis entre des sauces émulsionnées
chaudes et froides, et bien plus encore. Car ils sont réalisés à partir d'une
incorporation de beurre mais non clarifié (à l'inverse des sauces béarnaise et
hollandaise…) dans du jaune d'oeuf cru (comme les mayonnaises). Mais il est
possible d'élargir la création à l'infini en remplaçant le beurre par un autre
corps gras tel que le foie gras, le roquefort ou même encore le livarot comme
l'a expérimenté Christèle Gendre, chef du restaurant Chez Léna et Mimile à
Paris.
Comprendre les gestes en cuisine
Hervé This, avant même d'émettre ce type de
propositions, s'attèle à fournir des explications techniques aux cuisiniers, en
développant la répercussion que peut avoir un geste par rapport à un autre. La
précision du geste en cuisine est primordiale, encore faut-il savoir comment
s'explique ce phénomène. Ces outils de connaissance permettent de maîtriser une
technique et d'en prévoir son résultat.
C'est le cas de la distinction faite entre vanner une sauce ou la fouetter, car
bien que cela puisse paraître anodin, dans un cas, la préparation privilégiera
le goût de la solution aqueuse alors que, dans l'autre, on fera davantage
ressortir le goût de la matière grasse. Au-delà du goût, suivant que la sauce
aura été agitée plus ou moins virulemment, son apparence ne sera pas la même,
avec une brillance plus ou moins marquée. Toutes ces connaissances et ces
outils méritent d'être transmis par le biais de formations, directement vers les
chefs cuisiniers mais aussi par l'enseignement au sein d'écoles de cuisine.
Comme le dit si bien Hervé This, ces outils existent, donc une technique comme
l'azote liquide ne mériterait-elle pas d'être enseignée afin d'en maîtriser les
risques ?
Serait-ce la prochaine préoccupation de la transmission de la gastronomie
moléculaire ?