Tendance
Préparons l'après cuisine moléculaire
| La cuisine moléculaire est à
la mode ? C'est donc qu'elle est déjà dépassée. Qu'aurons-nous
après ? Il est temps d'y penser, parce que les enfants n'endossent pas les
habits des parents ; chaque génération veut sa propre identité. Ce
mois-ci, en clarifiant les entreprises, je vous propose d'examiner sur des exemples
de quoi notre futur culinaire pourrait être fait. |

La cuisine moléculaire est une mode. Quelle
sera la prochaine ? Ici, la Sangria blanche en suspension de Ferran
Adrià réalisée avec du Xantana. |
Partons d'abord de la cuisine moléculaire, parce qu'il n'est pas inutile de
rectifier des erreurs qui ne cessent d'avoir cours dans la presse. Je lis
souvent, par exemple, que Ferran Adrià ou Heston Blumenthal font de la
gastronomie moléculaire : erreur ! Je lis aujourd'hui, dans une revue anglaise,
que j'aurais un laboratoire culinaire : erreur ! Je vois utiliser sans
distinction les mots 'cuisine' et 'gastronomie' : ignorance !
Examinons d'abord pourquoi la cuisine et la gastronomie ne se confondent pas. La
cuisine, c'est à la fois le lieu où l'on cuisine et l'activité de préparation
des mets. La gastronomie, elle, c'est, dit le gastronome Jean-Anthelme
Brillat-Savarin, la connaissance raisonnée de tout ce qui se rapporte à l'être
humain en tant qu'être qui se nourrit. Connaissance raisonnée, pas travail
technique de préparation des mets.
Et voilà pourquoi il n'y a pas une cuisine 'gastronomique'. Il y a de la cuisine
domestique, de la cuisine bourgeoise, de la cuisine d'apparat… mais pas de
cuisine gastronomique ! Bien sûr, les cuisiniers ont le droit d'être des
gastronomes ; je dirais même qu'ils feraient mieux de l'être, en plus d'être des
cuisiniers, car la culture est l'honneur de l'humanité. Toutefois, leur cuisine
ne sera pas 'gastronomique' pour autant. Ce sera une cuisine éclairée, au mieux.
LA GASTRONOMIE MOLÉCULAIRE : UNE DISCIPLINE
SCIENTIFIQUE
Et voilà aussi
pourquoi la tendance culinaire qui a été nommée 'cuisine moléculaire' n'est pas
la 'gastronomie moléculaire', et pourquoi je ne joue pas dans la même cour que
mes amis Ferran Adrià, Heston Blumenthal, etc. Ceux-là sont des cuisiniers, qui
font de la cuisine. Dans mon laboratoire qui n'est pas un laboratoire
'culinaire' mais un laboratoire de chimie, nous ne faisons pas de cuisine. Dans
notre laboratoire, nous faisons de la science ; nous exerçons une discipline
scientifique nommée 'gastronomie moléculaire'. Dans les cuisines de certains, il
y a l'application des résultats scientifiques, et le type de cuisine a été
qualifié de 'moléculaire' par la presse. Plus exactement, de nombreux
journalistes avaient commencé à écrire que la tendance culinaire qui fait usage
de gastronomie moléculaire était de la gastronomie moléculaire, mais j'ai
proposé une nouvelle terminologie, qui s'impose progressivement. Concluons : la
cuisine n'est pas la science, la cuisine moléculaire n'est pas la gastronomie
moléculaire. Je suis un peu fautif : ces conclusions sont nées de ce que le
programme que nous avons donné à la gastronomie moléculaire, en 1988, était
confus.
Initialement, j'avais donné 5 objectifs à la gastronomie moléculaire :
1. Recueillir les
tours de main culinaires et les tester ;
2. Explorer les recettes
;
3. Utiliser les
résultats des études précédentes pour inventer des recettes nouvelles ;
4. Introduire en
cuisine des ingrédients, méthodes ou ustensiles nouveaux ;
5.
Utiliser l'attrait du public pour la cuisine afin de lui montrer que les
sciences sont merveilleuses.

Des damiers, fibrés,
conglomèles, des objets 'artificiels', résultats d'un effort de construction
semblable à celui que Marie-Antoine Carême a réalisé avec sa cuisine
monumentale. |
UN NOUVEAU PROGRAMME POUR LA GASTRONOMIE MOLÉCULAIRE
Le
programme était fautif parce que les objectifs 3 et 4 sont des objectifs
technologiques, et non scientifiques, alors que le cinquième objectif est
politique ou social ; rien à voir avec la science. Et voilà pourquoi, de bonne
foi, certains cuisiniers qui introduisaient de nouvelles recettes ou de nouveaux
ingrédients, ustensiles, méthodes… ont cru faire de la gastronomie moléculaire,
et l'on dit publiquement. Hélas, je m'étais trompé : une science n'est pas une
technologie, comme l'a si bien dit Louis Pasteur, lequel a combattu toute sa vie
la notion de 'sciences appliquées' (une science, c'est l'exploration de
phénomènes, une technologie, c'est l'application de la science).
Pour cette raison, j'ai changé le programme de la
discipline en 2003 : ayant compris que toute recette est composée d'une
'définition' (un poulet rôti s'obtient par cuisson d'un poulet dans un four ou à
la broche) et de 'précisions' (saler et poivrer l'intérieur, huiler la
surface…), j'ai proposé une nouvelle définition de la discipline :
1. Il faut explorer
les définitions ;
2. Il faut recueillir
et tester expérimentalement les 'précisions'. Dans ce nouveau cadre, épuré, les
études faites dans les lycées hôteliers sous le nom d'Ateliers de gastronomie
moléculaire trouvaient la justification de leur nom : des élèves et leurs
professeurs qui étudient les précisions culinaires (dictons, tours de main,
pratiques, trucs, astuces) font bien un travail de recherche, et contribuent à
l'avancement de la discipline.
Puis est venu le temps où j'ai finalement compris que la
cuisine, c'est d'abord donner de ce que je
nomme de l'amour (Brillat-Savarin disait "convier quelqu'un, c'est se charger
de son bonheur pendant tout le temps qu'il est sous notre toit".
J'ajouterais "et après"), mais il y a, en plus de la composante
technique, une très importante composante artistique. D'où un tout nouveau
programme, en trois points : étudier la composante amour de la cuisine ; étudier
la composante artistique ; étudier la composante technique, avec les deux
parties précédentes, d'analyse des définitions et de tests des précisions
culinaires.
Le programme est-il enfin
propre, intellectuellement ? Je l'espère, mais je compte sur la sagacité de mes
interlocuteurs, notamment les lecteurs de L'Hôtellerie
Restauration, pour me le dire.
LA CUISINE MOLÉCULAIRE : DÉJÀ PÉRIMÉE ?
On
comprend alors pourquoi la cuisine moléculaire n'est pas de la gastronomie
moléculaire, mais bien liée à elle comme le fruit à l'arbre. Cette cuisine
moléculaire est très à la mode : sur les télévisions, les radios, dans les
journaux…
La cuisine moléculaire est-elle périmée ? Et la
gastronomie moléculaire ? La seconde question est la plus simple : contrairement
à ce que quelques journalistes ont écrit récemment, la gastronomie moléculaire
ne passera jamais, pas plus que la chimie, la physique, les mathématiques ou la
biologie. Une discipline scientifique, c'est une exploration du monde. Une fois
lancée, elle ne peut s'arrêter, car la science est une entreprise infinie (pour
des raisons que je tiens à votre disposition, mais qu'il serait trop long de
donner ici).
La cuisine moléculaire, elle, est très à la mode, et donc sera remplacée, comme
l'a été la nouvelle cuisine, la cuisine fusion, etc. La question est plutôt :
par quoi sera-t-elle remplacée ?
Un voyage à New York, avec deux repas successifs chez Wylie Dufresne, puis chez
Daniel Boulud, donne une piste. Chez Wylie Dufresne, où étaient servis de faux
oeufs sur le plat, faits de carottes gélifiées à l'alginate et de noix de coco
tenue par de la méthylcellulose, il y avait un véritable renouveau. Chez Daniel
Boulud, pas de ces innovations, mais, au contraire, une superbe compréhension
des alliances gustatives. Par exemple, une extraordinaire bouchée en croûte de
pâte à choux, fourrée de coquille Saint-Jacques, entrelardées de feuilles
d'épinards, avec un fond de veau très réduit aux truffes : on comprenait
instantanément l'intelligence de l'association truffes + épinards, la raison de
la présence de la coquille Saint-Jacques. Demain, trouvera-t-on des cuisiniers
qui auront pris le meilleur des deux lignes de travail ? Ce serait merveilleux,
bien évidemment.
En attendant, qu'aurons-nous ? Nous aurons toujours les inclassables : mon ami
Pierre Gagnaire, qui n'est d'aucune tendance, d'aucune école, qui change de
cuisine presque chaque jour, au grand dam de ses équipes, sans cesse obligées de
s'adapter à l'inventivité de l'artiste pur qu'il est. Il n'est pas le seul, dans
sa catégorie, mais il ne pourra jamais être d'aucune école : de même, Delacroix
était un peintre
unique !

Une carotte géante du
maraîcher Joël Thiébaut cuisinée par Christèle Gendre (Léna et Mimile, rue
Tournefort, à Paris) qui repose sur une sauce confortable réalisée à partir des
fanes. Toute l'acidité du plat est due à l'acide tartrique. |
LE CONSTRUCTIVISME CULINAIRE, UNE NOUVELLE VOIE DE
CRÉATION
Naturellement, Pierre Gagnaire a été intéressé, il y a quelques mois, quand
j'avais proposé un courant culinaire que j'avais nommé le 'constructiviste
culinaire'. J'avais choisi ce nom pour l'opposer à ce qui a été nommé la
déconstruction, et dont je n'aime pas l'esprit. Déconstruction ? Pensons à un
pot-au-feu : il contient classiquement de la viande, du bouillon, des légumes.
La déconstruction consiste à servir la viande en poudre, par exemple, et le
bouillon en gelée, les légumes en sorbet ; ou bien la viande en gelée, le
bouillon en poudre et les légumes en lamelles ; ou encore la viande en poudre,
le bouillon en émulsion et
les légumes en juliennes, ou encore…
On le voit, tout est possible ; mieux encore,
l'application de techniques nouvelles donne une foule de possibilités. Laquelle
choisir ? Aucune n'a de véritable justification, et c'est la raison pour
laquelle je n'aime pas cette façon de cuisiner. Construisons, plutôt. Comment ?
Le 'constructivisme culinaire' que j'avais initialement proposé se limitait à
faire pleurer d'émotion, ou rire, ou mettre en colère, comme le font les autres
arts : musique, peinture, cinéma, photographie, littérature… Toutefois, ce n'est
pas à la portée de n'importe quel cuisinier.
Récemment, il m'est venu qu'une autre forme de constructivisme culinaire pouvait
utilement s'abriter sous la bannière du premier : celui qui consiste à faire
usage des damiers, fibrés, conglomèles… Les damiers, fibrés, conglomèles, les
lecteurs de L'Hôtellerie Restauration
connaissent, puisqu'ils ont fait l'objet de ma chronique du dernier numéro. Ce
que je n'ai pas expliqué, c'est que ces objets 'artificiels' sont dans la grande
tradition culinaire française : souvenons-nous de Marie-Antoine Carême, qui
avait introduit l'architecture en pâtisserie, et plus généralement été le
chantre de la 'cuisine monumentale'. Ne s'agissait-il pas de construire ?
À l'époque, les
constructions étaient des reproductions de temples grecs, de maisons chinoises,
de palais… Joli, mais je propose que nous ayons des constructions de notre temps
: des Beaubourg, des Arche de La Défense, des Maison du monde arabe…
Naturellement, je ne propose pas que les cuisiniers réalisent des plats qui
ressemblent à ces bâtiments, parce que la cuisine n'est pas l'architecture ; je
propose plutôt - et c'est cela, le nouveau constructivisme dont je veux vous
entretenir - que les plats soient enfin construits, au lieu d'être livrés dans
l'assiette.
LA CUISINE 'NOTE À NOTE', LA TENDANCE DE DEMAIN
Terminons par un
courant culinaire qui se développe à la vitesse de l'éclair. Il est né de
l'observation suivante : les cuisiniers classiques cuisinent par 'accords'. Par
alliance, certainement, mais aussi par 'accords', au sens de la musique : un
plat qui contient de la carotte contient, en proportions fixées par la nature,
des sucres, des acides aminés, des acides organiques, etc. Le cuisinier n'y peut
rien, et il se trouve dans l'état d'un cuisinier qui, jouant du piano, ne peut
faire autrement que de jouer des accords. Lourde musique ! Des accords, toujours
des accords !
À l'opposé, il y a la musique note à note,
plus délicate. Et, entre les deux, il y a la musique qui utilise des accords
quand elle le juge bon, et des notes isolées, soit en renfort des accords, soit
à la place. C'est une possibilité que la cuisine peut se donner. Comment ? En
utilisant non plus seulement des carottes, mais aussi des molécules variées,
pures. Lubie de chimiste ? Je ne crois pas : les cuisiniers utilisent déjà le
sel, le sucre. Ce qu'ils n'utilisent pas encore, c'est l'acide tartrique pour
donner de l'acidité, ou bien des acides aminés, ou bien…
La voilà, la nouvelle possibilité qui s'ouvre aux cuisiniers. Tout un territoire
inexploré. Naturellement, le défrichage ne sera pas facile, et il faudra que des
aventuriers, tels des Christophe Colomb modernes, bravent les flots de la
critique gastronomique, s'échouent parfois sur les rivages lointains de
l'immangeable… À la clé de ces tentatives, il y a toutefois un nouveau monde.
Cette tendance s'imposera-t-elle ? Elle est déjà là, avec quelques cuisiniers
qui n'ont pas attendu ce texte, mais qui, après des conférences données dans le
monde, se sont hâtés d'acquérir des produits pour faire des essais. La cuisine
note à note est simple (on se contente de verser un peu d'un produit dans la
casserole, comme on salait un plat), peu coûteuse (les produits se vendent à la
tonne !), déjà enracinée dans les habitudes (pensons à l'ajout de sucre, de
sel…). La tendance de demain est donc déjà là aujourd'hui.