Dans un laboratoire,
comme dans une cuisine, la tête guide la main
| Au cours de ces derniers mois, j'ai fait
partie de plusieurs jurys de concours culinaires, et je voudrais partager avec vous une
observation : chaque fois, le gagnant a été celui qui parlait le mieux de sa recette,
sans doute aussi parce que c'est celui qui l'avait le mieux pensée. Dans ce monde
merveilleux qu'est la cuisine, j'ai l'impression que les candidats ne devraient jamais
oublier cette inscription gravée sur une poutre du musée du Compagnonnage à Tours : 'La
tête guide la main'. |

Lors des concours, les candidats ne
doivent jamais oublier qu'en cuisine, la tête guide
la main. |
La cuisine est un paradis : non pas celui du travail manuel, comme
cela est parfois dit, mais celui de l'interaction constante de la tête et de la main,
avec le support des sens. Toutefois, avant d'en arriver à la cuisine, partons à la
découverte d'un laboratoire tel que le nôtre. J'ouvre cette fenêtre parce que, ces
temps-ci, de nombreux cuisiniers me demandent s'ils peuvent venir voir ce qui se trame
dans notre antre de chimistes.
D'abord, le mot 'laboratoire' vient de 'labeur', le travail ; étymologiquement, un
laboratoire est un endroit où l'on travaille. Le laboratoire n'est pas l'atelier, car
'atelier' vient du mot 'astula', qui signifie 'éclat de bois'. Dans notre laboratoire,
aucun éclat de bois. Les paillasses sont des plans de travail couverts de carreaux blancs
qui ne risquent pas d'être attaqués par des produits chimiques corrosifs, ni
l'infiltration dans des matériaux qui seraient définitivement contaminés. Les chimistes
travaillent généralement sous des hottes aspirantes, nommées sorbonnes, qui sont
régulièrement révisées, parce qu'il est hors de question de mettre sa vie en danger en
respirant des vapeurs dangereuses. Lunettes, gants et blouses sont de rigueur, parce qu'il
vaut mieux éviter de perdre un oeil, de se répandre des produits corrosifs sur les
doigts, de trouer ses vêtements à cause d'acides ou de bases.
Dans notre laboratoire, en particulier, on ne voit pas grand-chose : des ballons en verre,
des tubes à essai, des pipettes, des verres de montre
Tous les produits sont
rangés dans des placards. Parfois (en ce moment), quelques rondelles de carottes coupées
en 4 mijotent dans des ballons de verre surmontés de 'réfrigérants' ; ces
réfrigérants sont des colonnes où les vapeurs montent, sont refroidies, puis
redescendent, de sorte que rien ne sorte au sommet : le couvercle parfait, en quelque
sorte ! Évidemment, notre métier ne consiste pas à cuire des carottes ; nous ne cuisons
des carottes (c'est une des études) que parce que nous voulons savoir ce qui se passe
quand on confectionne un bouillon de carottes. Quels composés passent des carottes dans
le bouillon ? Et pourquoi ?

Dans une salle de restaurant, chacun sait que le
bruit de verre est une faute, une maladresse. Et en cuisine de même. |
AU LABORATOIRE
COMME AU RESTAURANT, LE BRUIT DE VERRE EST UN SYMPTÔME
Le calme le plus
complet règne au laboratoire. On entend le bruit des doigts sur les touches des
ordinateurs, mais, dans les pièces où l'on manipule, silence complet. Comme dans une
salle de restaurant d'un palace compassé, le moindre bruit de verre fait sursauter tout
le monde. Pourquoi ? Parce que je m'efforce de bien faire comprendre à tous les
chercheurs présents (moi compris) qu'un tel bruit est un symptôme. Voilà le mot
important : symptôme ! Le bruit, le plus souvent, ne correspond pas à de la verrerie
brisée, mais seulement entrechoquée. Nos verreries (bien plus coûteuses que des verres
en cristal de palace) résistent assez bien, mais la question n'est pas là : non
seulement un heurt plus fort aurait pu briser le ballon, le réfrigérant, l'erlenmeyer,
etc., mais, surtout, un bruit de verre est la preuve que la main a précédé la tête,
alors que, toujours, la tête doit guider la main.
On ne répétera jamais assez que la chimie est une science expérimentale, dont la
validité des résultats est proportionnelle à la netteté du geste. Une main qui
tremble, ce peut être un liquide précieux ou dangereux qui est renversé ; ce peut être
une mauvaise mesure, un mauvais dosage, un rendement de synthèse chimique qui chute
Mauvaise mesure, mauvais dosage : tout cela n'est pas gravissime en soi, mais surtout,
derrière cette médiocrité insignifiante, l'interprétation de la mesure sera fautive,
biaisée. Au total, le bruit de verre, en laboratoire, c'est le symptôme que la science
se fait mal, ou du moins, médiocrement. En salle, aussi, chacun sait que le bruit de
verre est une faute, une maladresse, le début d'une catastrophe (toutes proportions
gardées !). Et en cuisine, de même ! Voilà pourquoi, en laboratoire de chimie comme en
salle, comme en cuisine, la tête doit guider la main. Que l'on fasse une expérience de
chimie ou que l'on dépose une sauce sur une pièce de viande, que l'on tourne un
champignon, que l'on verse du champagne dans un verre, c'est toujours la même question :
la tête doit guider la main. Chaque fois que la main précède la tête, le résultat ne
peut être bon.

Comment saler pour que tous les convives soient
satisfaits, alors que certains aiment salé et d'autres moins salé ? |
LA CUISINE PARLE À L'ESPRIT, COMME
LA SCIENCE
Le parallèle
entre la cuisine et la science ne se limite pas aux gestes. Il y a surtout le fait que les
deux parlent à l'esprit, plus qu'aux mains, aux yeux, au ventre. En chimie, tout d'abord,
les débutants et les âmes simples croient que l'activité du chimiste consiste à faire
des réactions chimiques. Erreur ! Un chimiste est un homme ou une femme de science, qui
veut explorer une partie du monde : la partie chimique. À cette fin, il produit des
théories, c'est-à-dire des assemblages d'explications possibles, et il ne fait
d'expérience que pour réfuter les théories, c'est-à-dire pour voir en quoi il se
trompe. Le chimiste sait bien qu'aucune théorie n'est juste, tout comme aucun modèle
réduit d'un avion, par exemple, n'est un avion. Ses expériences ont un sens, avant
d'être des expériences : elles veulent révéler des choses encore cachées, par le
résultat qu'elles donnent.
Mieux encore, un résultat d'expérience ne vaut généralement que par l'utilisation que
l'on en fait. Galilée, le père de la science moderne, a justement écrit que le langage
de la nature, c'est les mathématiques. À partir des résultats d'une expérience, il
faut donc calculer. C'est ainsi, et ainsi seulement, que les résultats des expériences
prennent un sens ! Donc, la chimie, au départ de toute recherche, est une observation
mais ensuite, une élaboration théorique qui débouche vers des expériences qui visent
à détruire ce que l'on a créé, afin de créer mieux, moins faux.
En cuisine, d'autre part, ce serait également naïf de croire que les plats sont faits
pour être mangés, digérés. Bien sûr, un plat doit être comestible, digeste, mais il
doit surtout être appétissant et bon. Un plat parle d'abord à l'esprit, avant de parler
au ventre. Et même si l'on prétendait que les plats doivent stimuler les récepteurs
gustatifs (visuels, tactiles, thermiques, proprioceptifs, sapictifs, olfactifs
), il
n'en resterait pas moins que les goûts détectés doivent plaire. D'où la question :
pourquoi plairaient-ils ? Le parallèle avec la peinture s'impose : un peintre ne met pas
les couleurs au hasard, il les organise pour qu'elles plaisent. Pourquoi plaisent-elles ?
Dans les deux cas, la question esthétique s'impose. Naturellement, on peut se fier à la
tradition : la tradition, c'est une façon de satisfaire des nostalgies d'enfance. Vous
avez été bercé d'une choucroute ? Alors la choucroute vous plaira. D'un cassoulet ?
Alors c'est un cassoulet qui vous séduira. Et puis, nous avons grandi, découvert de
nouveaux mets. Qu'on nous les serve, et nous voilà ravis, parce que nous les
reconnaissons : encore une sorte de nostalgie. Nous mangeons de la culture, de la culture
connue, parce que nous sommes ainsi rassurés, lors de cet acte d'une audace incroyable
qu'est manger : introduire dans notre corps des choses de l'extérieur. Voilà pourquoi
associer de la vanille à du homard a paru, à une certaine époque, une audace
extraordinaire. Voilà pourquoi, encore aujourd'hui, l'idée d'associer des framboises à
du camembert semble tout à fait iconoclaste (l'idole renversée, le veau d'or, c'est ici
la 'grande cuisine classique française'). Voilà pourquoi le monde gourmand ne cesse de
discuter 'd'accords' entre mets, ou entre mets et vins. Tout est une question de sens,
d'admissibilité. Pour conclure cette partie, je crois que la cuisine n'a pas assez pris
la mesure de ce fait, que la cuisine parle d'abord à l'esprit, avant de parler aux sens.

Dans un laboratoire, en chimie, une main qui
tremble
et l'interprétation de la mesure sera fautive, biaisée. |
ALORS, IL EST INJUSTE DE COMPARER
DES ARTISES
Voilà aussi
pourquoi une réforme des guides gastronomiques s'impose. Un 4e macaron au Michelin
ou un 22 sur 20 au GaultMillau ? Cela n'a pas de sens. Même un 20 sur 20 est idiot
: la perfection n'est pas de ce monde. Surtout, l'idée de classer des artistes est
insensée. Qui est le plus grand : Mozart, Bach, Debussy ? La question n'a pas de sens. On
peut préférer Mozart, ou Bach, ou Debussy. On a même le droit de les aimer tous,
différemment, pour ce qu'ils apportent chacun. La virtuosité (en tant que compositeur)
de chacun n'a pas à entrer en ligne de compte dans le débat : ce qui compte, c'est
surtout de savoir comment nous vibrons avec eux. Cette adhésion peut même changer, du
matin au soir, selon les circonstances de la vie, et la comparaison n'a aucun sens. Tout
comme la façon de saler (permettez-moi d'être plus pragmatique, afin d'éviter d'être
prétentieux). La question est : comment saler pour que tous les convives soient
satisfaits, alors que certains aiment plus salé et d'autres moins salé ? À cette
question, mon ami Pierre Gagnaire a répondu l'évidence que j'aurais dû deviner : "Le
sel, ce n'est pas un ingrédient que l'on met en plus ou en moins, et il faut composer le
plat avec le sel qui convient, tout comme un compositeur écrit la musique pour un certain
nombre de violons ; il serait insensé de demander à Beethoven d'ajouter un violon à sa
symphonie." Cette question réglée, revenons aux étoiles, aux macarons, aux
notes : s'il est juste de comparer des techniciens, sur des critères techniques, il est
injuste de comparer des artistes. Nous avons déjà évoqué la question, dans ces pages,
mais les cuisiniers ne pourraient-ils s'unir pour revendiquer un tel changement ?