Critiques et chroniques
gastronomiques
Comment juger d'un plat, d'un repas ?
Je vais trop vite, reprenons.
Depuis quelques mois, je propose que le monde culinaire et le monde
gastronomique fassent la distinction entre artisanat et art culinaire.
L'artisanat a ses critères, techniques : le steak doit être saignant, mais
suffisamment brun (donc goûteux) en surface ; le cassoulet doit avoir sa viande
cuite, mais ses haricots fondants, avec une croûte à la surface ; la choucroute
ne doit pas être trop acide, et les viandes doivent avoir du goût… L'art, lui,
veut émouvoir, et il veut cela seulement. Au fond, il peut vouloir réclamer une
choucroute trop acide, si celle-ci est un élément important d'une composition
qui n'a jamais été faite ; il peut vouloir produire un blanc de volaille sec si
celui-ci est destiné à combattre une sauce trop liquide ; il peut… Que sais-je,
encore ?
Pas convaincu ? Examinons la peinture. Le
peintre en bâtiment, l'artisan donc, veut éviter les coulures, et il cherche à
produire une surface bien recouverte, d'une couche aussi lisse que possible.
L'artiste ? Pour rendre une larme qui coulerait de l'oeil de la Vierge, il peut
vouloir précisément une coulure. Examinons la littérature : l'artisan (le
journaliste, par exemple) doit accorder le participe présent d'une proposition
subordonnée avec le sujet de la proposition principale ; l'artiste, lui, a le
droit de tordre le bras à la règle, pour autant qu'il parvienne à un effet
émouvant.

Brochette de porc Ibaïona,
légumes du jardin étuvés au beurre, huile d'olive vierge au chorizo et
ciboulette. Dans cette recette, Daniel Durruty affiche clairement sa
volonté de mettre en valeur le terroir. |
LA DIFFICILE QUESTION DE L'ART
Et c'est là que la difficulté de la critique apparaît. D'une part, comment juger
un repas qui nous est servi ? La moindre des choses serait de savoir si l'on
juge une production artisanale, ou bien une production artistique. Ce serait
évidemment une grande faute de juger le peintre artiste à l'aune de la coulure,
et l'artisan à l'aune de l'émotion. Or, à ce jour, malgré des déclarations de
plusieurs responsables de guides culinaires ou gastronomiques, je ne vois pas
encore apparaître de catégories. D'autre part, en supposant que la distinction
soit bientôt faite (ce que je vous invite à réclamer avec moi), le jugement des
travaux artistiques sera d'une difficulté considérable… parce qu'il l'est dans
les autres arts.
En peinture, les impressionnistes ont
semblé des iconoclastes, au début de leurs explorations. Ne risquons-nous pas,
également, de passer à côté des travaux artistiques des artistes culinaires ?
D'ailleurs, 'artistes culinaires' : même mon ami Pierre Gagnaire n'ose pas
s'affirmer tel, alors qu'il l'est, bien évidemment, comme quelques autres ! Et
continuons la comparaison avec l'art de la peinture : la peinture moderne semble
incompréhensible à beaucoup d'entre nous, qui n'ont pas les clés culturelles de
l'appréciation de cette peinture. Même chose en musique, où des oeuvres modernes
semblent des dissonances incompréhensibles. Et même chose en cuisine artistique
: je peux attester que, malgré des discussions régulières avec Pierre Gagnaire,
malgré une fréquentation assidue de ses restaurants, il existe quelques plats
que je ne comprends pas plus que je ne comprenais la musique de John Coltrane
quand je n'écoutais que celle de Louis Armstrong. Manque de culture ?
Certainement. Comment, alors, des critiques gastronomiques qui fréquenteraient
les restaurants de mon ami Pierre pourraient-ils juger validement de ses
productions ?

L'Huître imaginaire du XXIe
siècle de Jacques Décoret. Chez
Jacques Décoret à Vichy, critiques et convives savent qu'ils
découvriront une cuisine audacieuse.
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J'AIME, JE N'AIME PAS : C'EST LE DROIT DU CRITIQUE
Au fond, que
réclamons-nous d'un guide ? Qu'il nous guide, simplement ; qu'il nous fasse
découvrir des restaurants que nous ne connaissions pas, qu'il nous éclaire sur
ce que nous y trouverons : les critiques gastronomiques sont les ambassadeurs du
public, tout comme les journalistes en général. Et voilà pourquoi quelques
macarons ne suffisent pas. Et voilà pourquoi des notes sont insuffisantes. Nous
ne sommes éclairés ni par des macarons, ni par des notes. Pour décider de
dépenser des sommes parfois importantes (en regard de notre salaire), nous avons
besoin de plus d'explications.
Les 'la volaille était sèche' sont, on l'a
vu, bien insuffisants, et parfois fautifs. Oui, chez un artisan culinaire, cette
mention suffirait… malgré quelques exceptions. Par exemple, les personnes âgées
ne supportent pas les haricots verts croquants dont mes enfants se délectent, et
mes enfants n'apprécient pas les haricots 'rimés' (un peu noircis par une
cuisson dans du beurre, après la première cuisson à l'anglaise) qui font mon
bonheur. On voit là la difficulté de l'évaluation artisanale.
Pour les artistes, dans l'hypothèse où le critique aura cessé de juger l'artiste
à l'aune de l'artisanat, que pourra-t-il dire ? 'J'aime', ou bien 'je n'aime
pas', par exemple. Ce serait déjà tellement mieux que les impérialistes 'c'est
bon' ou 'c'est mauvais', qui sont ce que je propose de qualifier de 'fautes
professionnelles'. Oui, rien n'est ni bon ni mauvais, mais nous avons le droit
d'aimer ou non. Par exemple, je connais un guide (je ne donne pas son titre,
parce que je ne veux surtout pas lui faire de publicité !) qui note mal un
cuisinier qui est un véritable artiste culinaire. C'est le droit du critique,
qui, par une note, indique combien il aime la cuisine des restaurants qu'il
visite.
Au fond, l'idée selon laquelle 'Dieu vomit les tièdes' est juste, en critique
gastronomique : nous ne sommes pas éclairés par un critique un peu mou,
complaisant, qui n'affiche pas ses goûts. Mieux encore, un guide réalisé
collectivement est un drôle d'objet, à moins que les inspecteurs et les
rédacteurs partagent des valeurs communes. Ne vaudrait-il pas mieux que les
critiques se déclarent ? Pourquoi n'y aurait-il pas une sorte d'avant-propos
disant, par exemple : "L'auteur de ce guide aime les cuisiniers qui se
fournissent chez de bons producteurs et qui limitent le travail de
transformation de ces produits" (évidemment, je n'irai personnellement pas
chez les cuisiniers indiqués par un tel critique, et, mieux, j'éviterai les
restaurants qu'il préconisera), ou encore "L'auteur de ce guide aime la
nouveauté, mais il ne déteste pas la cuisine classique,
quand elle est produite dans les conditions d'un véritable clacissisme."
AMIS CUISINIERS, AFFICHEZ VOS VALEURS
Ce qui nous conduit tout
naturellement à proposer de nouvelles catégories. De même que les oeuvres de
peintres anciens sont exposées soit dans des musées (La Tentation de
Saint-Antoine au musée d'Unterlinden, à Colmar ; la Joconde au musée du Louvre,
à Paris…), je propose que certains restaurants artistiques soient considérés
comme des conservatoires. Les guides devraient donc les signaler comme tels. À
l'opposé, il y a les galeries d'art moderne, qui correspondent aux restaurants
d'auteurs. Comment savoir où l'on met les pieds ? C'est aux critiques de nous le
dire, selon ces critères, et peut-être aux cuisiniers de connaître assez
l'histoire de leur métier pour être capables d'afficher clairement leur projet.
Projet artisanal, projet artistique, projet classique, projet moderne…
Et puisque la tâche du critique est si
difficile, pourquoi ne se ferait-il pas aider ? Pourquoi ne demanderait-il pas
au cuisinier quel est leur projet ? Le questionnement aurait le mérite
supplémentaire de mettre les cuisiniers en face d'eux-mêmes, de clarifier des
fonctionnements parfois confus. Oui, confus : un restaurant qui sert un
cassoulet (projet terroir) et des pêches Melba (projet cuisine XIXe
siècle) est confus, comme le serait un restaurant qui servirait du canard laqué
à la Pékinoise et des tandoori. Oui, amis cuisiniers, affichez vos valeurs, vos
projets. Dites clairement si vous êtes restaurateur ou cuisinier, si vous jouez
de la musique classique (de quelle époque ?) ou de la musique moderne, dites si
vous êtes interprètes ou compositeurs, dites votre style, que la critique et les
hôtes sachent à quoi s'en tenir.