Vive la carafe d’eau au
restaurant !
Devrons-nous bientôt facturer la carafe d’eau
servie au restaurant ? L’eau est devenue un nectar, de plus en plus cher et de
plus en plus rare. Ce liquide va devenir, plus encore que l’accès à l’énergie,
l’enjeu du siècle. C’est en tout cas l’avis de Jean-Luc Fessard, auteur du
nouveau blog des experts «Développement durable en CHR». Il nous fait part ici
de ses réflexions.
Une réponse au courrier d’un restaurateur
parisien parue dans le numéro
3108 de L’Hôtellerie Restauration du 20 novembre
2008 m’a interpellé et m’a incité à m’interroger sur le problème posé par l’eau
dans la relation avec les clients en restauration. Ce restaurateur se plaignait
de ne pouvoir facturer 1€ une carafe d’eau prise seule à table. La réponse très
juridique et technique expliquait que l’eau, comme le pain sont inclus dans le
couvert mis à disposition du client.
Dans un premier temps ma réaction fut l’indignation. J’ai pensé que nous étions
au degré zéro de l’hospitalité ! Comment pouvions-nous être devenus des
gestionnaires aussi obtus pour vouloir faire payer l’eau que dans d’autres
lieux, où elle est rare, une coutume immémoriale veut qu’elle soit offerte avec
plaisir par les personnes qui vous accueillent.
Puis, dans un deuxième temps je me suis dit que ce n’était finalement que la
suite logique du comportement horripilant adopté par certains serveurs qui
n’apportent la carafe d’eau que si le client insiste. De fait, il est légitime
pour un commerçant de facturer ses prestations et de privilégier les eaux
minérales inscrites à sa carte. C’est là que je me suis demandé quelle allait
être la pérennité de ces pratiques…
L’EAU
N'EST PAS UN PRODUIT COMME LES AUTRES
L’eau est tellement indispensable à la vie que
les scientifiques recherchent des traces d’eau sur une planète pour en déduire
une probabilité de vie. Et sur terre il y a paradoxalement très peu d’eau
buvable facilement accessible, 1% seulement de toute l’eau de la planète. Et
l’un des scandales majeur de notre civilisation est que 1,5 milliard de
personnes (dont 26 millions en Europe) n’ont toujours pas accès à l’eau potable,
avec les conséquences sanitaires désastreuses qui en découlent. A l’opposé la
surconsommation d’eau dans les pays développés (7 fois plus en 50 ans pour la
France) est lourde de menaces. L’accès à l’eau sera, plus encore que l’accès à
l’énergie, l’enjeu du siècle. L’ONU a recensé 300 points sur le globe où l’accès
à l’eau risque d’être à l’origine de conflits armés. De nombreux pays partagent
des fleuves et des nappes phréatiques, la tentation est forte pour certains de
s’approprier cette richesse. Dans certains pays c’est entre des régions que les
tensions se font jour. Aujourd’hui comme pour le pétrole, l’eau est considérée
comme une ressource gratuite, les coûts pris en compte sont uniquement ceux de
son extraction, de sa distribution et son assainissement. Il n’existe pas de
valorisation pour prendre en compte le remplacement de la ressource.
MAIS À QUI APPARTIENT L'EAU ?
À la communauté locale ? Au pays ? À l’humanité
? À celui qui possède le terrain ? À celui qui installe une pompe ? À celui qui
la distribue? Dans certains pays des conflits opposent les communautés locales
aux industriels qui détiennent les pompes ou aux distributeurs. Deux des plus
grands groupes mondiaux de distribution d’eau sont Français. Ils expliquent
qu’ils valorisent simplement leur savoir faire pour collecter, assainir et
distribuer l’eau. Et il faut effectivement un grand savoir faire pour réaliser
le miracle quotidien d’apporter dans la moindre de nos maisons une eau saine et
fraiche que l’on obtient juste en ouvrant le robinet. De nombreuses populations
osent à peine rêver de bénéficier un jour de ce luxe inouï. Et n’oublions pas
qu’il y a moins de 50 ans que ceci est possible dans nos campagnes. Et la tâche
des distributeurs, pour assainir cette eau, se complique de jour en jour avec
tous les rejets de pesticides et autres phosphates de notre agriculture
intensive (70 % des prélèvements), mais aussi de notre industrie ou encore
toutes les substances médicinales et autres que nous rejetons après ingestion.
Néanmoins certaines villes estiment que les distributeurs d’eau font des profits
excessifs et elles leur retirent les concessions au profit de régies publiques.
DES QUALITÉS D'EAU DIFFÉRENTES
Certaines eaux présentent des caractéristiques
minérales qui leur confèrent des vertus sanitaires particulières que les clients
apprécient. Ce sont ces eaux qu’un restaurant propose sur sa carte. Néanmoins
elles présentent deux inconvénients majeurs :
- Un prix d’achat 250 fois plus élevé que l’eau du robinet*
- Un bilan écologique médiocre**
C’est pourquoi certaines villes ou communautés urbaines, ont pris l’initiative
de favoriser leur propre eau. Paris, Besançon, Grenoble, la Baie du Mont Saint
Michel proposent des carafes estampillées du type : La Bisontine, L’eau…
Par exemple, Besançon a diffusé gratuitement un premier lot de carafes aux
restaurateurs et elle serait de ce fait présente sur 9 tables sur 10. La ville
commercialise même une eau gazéifiée : La Bisontine pétillante « première eau du
robinet avec des bulles, 100% durable », qui remporte un réel succès. Elle est
vendue dans des bouteilles en verre consignées et les capsules sont apposées par
un centre de handicapés. Gageons que cette tendance va s’accroitre et que
dorénavant la carafe d’eau locale sera un must qu’un restaurateur se devra de
proposer à ses clients. Gageons également qu’avec les traitements de plus en
plus sophistiqués qui seront nécessaires et la rareté de plus en plus probable
de l’eau potable, le prix de l’eau du robinet sera de plus en plus cher. Alors
serons-nous finalement amenés à facturer la carafe ? L’avenir nous le dira mais
en attendant, je vous propose plutôt d’inclure l’offre de la carafe d’eau dans
votre stratégie d’accueil et de fidélisation de vos clients. Faites-en un réel
geste de bienvenue pour vos clients : que le personnel de salle offre
spontanément à l’arrivée du client une carafe d’eau et la renouvelle avec
gentillesse avant même que le client n’en exprime le souhait.
Pour accompagner ce geste procurez-vous des carafes locales si votre commune a
mis en place la stratégie dont je parle plus haut. A défaut, investissez dans de
belles carafes. Il y a de grandes chances que vos ventes d’eau minérales
diminueront mais soyez certain que cette tendance risque d’être inéluctable avec
la prise de conscience écologique actuelle. En revanche, vous renforcerez votre
crédibilité d’hôte et votre image « Développement Durable » par un geste simple
mais apprécié. Alors Vive la carafe d’eau au restaurant !
*prix d’achat d’un litre d’eau minérale = 1 €
environ, prix d’achat d’1m3 (1000 litres) d’eau du robinet = 4€ environ
**ces eaux sont acheminées de très loin et
souvent dans des bouteilles en plastique (pour la vente au grand public). Selon
certaines mesures elles rejetteraient en moyenne 200 à 300 fois leur volume en
Gaz à effet de serre. Jean-Luc Fessard
| Des fabricants européens microfiltrent,
refroidissent et gazéifient l’eau du robinet
L’italien Aquachiara qui a équipé plus de 20 000 établissements dans son pays
vient de s’attaquer à l’hexagone avec son concept éponyme qui consiste à
optimiser l’eau du réseau par micro-filtration grâce à une cartouche filtrante.
L’eau ainsi « purifiée » est réfrigérée et éventuellement gazéifiée grâce à une
machine. L’entreprise précise qu’il ne s’agit pas de modifier la dureté de l’eau
(si l’eau est calcaire, elle restera calcaire) mais plutôt de mettre en avant
ses qualités organoleptiques (goût, couleur et odeur). Les sels et les minéraux
naturellement présents dans l’eau sont préservés. Le résultat obtenu est servi
sur table dans un flacon personnalisé "Aquachiara®". L’installation coute entre
3000 et 6000 € selon les débits horaires que l’on souhaite obtenir. Ce prix
comprend l’installation et une garantie de 3 ans mais pas le contrat
d’entretien. http://www.aquachiara.fr
Le suédois Nordaq propose un principe
équivalent «Fresh Nordaq» qui a déjà séduit de très grands chefs comme Régis
Marcon, Thomas Keller ou Michel Bras. Mais c’est Laurence Salomon (Nature &
Saveur à Annecy) qui donne les meilleurs arguments : « Je suis convaincue par ce
système que mes clients apprécient. Outre les impacts positifs sur
l’environnement qui sont loin d’être négligeables, j’ai une gestion de stock en
moins à faire et plus de risque de rupture. J’ai également gagné de la place car
je n’ai plus à stocker mes caisses d’eau plate et gazeuse ».
http://www.nordaqfresh.com
Aux Etats-Unis boire de l’eau du robinet « locale » est un must qui pourrait
bien déferler aussi sur nos tables européennes au grand dam des fabricants d’eau
minérale. Reste à valider que la fabrication des cartouches filtrantes et de gaz
carbonique ne soit pas plus polluante que l’embouteillage et le transport de
l’eau minérale.
NR |